Angoulême 2020, le bilan…

En 2020, la dernière semaine de janvier (et le premier week-end de février) a vu se dérouler le 47e Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. C’est la tradition depuis 2005 : j’y étais en compagnie de mes petit·e·s camarades de Mangaverse / Éditions H. Il s’agit encore d’une excellente édition, comme d’habitude, depuis que Stéphane Beaujean en est le seul directeur artistique. Toutefois, je ne peux m’empêcher de ne pas être aussi enthousiaste pour Manga City. Si l’année dernière, nous y avions passé beaucoup de temps (au détriment du Conservatoire), ça n’a pas été le cas pour cette année. La raison est à chercher du côté du programme, trop grand public et ne nous intéressant que très peu. D’ailleurs, comme cette programmation manga ne trouvait pas grâce à nos yeux, je ne suis allé au festival que quatre jours (soit six demi-journées d’activités, à comparer aux neuf de l’année dernière étalées sur cinq jours), trajets aller-retour compris.

Comme déjà dit, le programme de Manga City était tout sauf attrayant à nos yeux, les tables rondes étant trop grand public et semblant être là surtout pour servir la soupe aux éditeurs. Or, si je ne vais plus à Japan Expo, ce n’est pas pour en retrouver ici une version miniature sans les activités de kermesse. Ceci dit, je ne suis pas le public visé et c’est certainement mieux ainsi pour le festival, les éditeurs et les festivaliers. Après tout, je suis une sorte de boussole inversée : si ça me plait, c’est l’échec commercial quasiment assuré. Et d’ailleurs, d’après ce que j’ai pu voir dans la presse locale, la fréquentation du lieu a notablement augmentée cette année. Est-ce dû au nouvel emplacement, derrière la gare SNCF et à côté de la médiathèque L’Alfa ? Pas totalement, je pense : le précédent emplacement n’était pas réellement plus excentré.

Il n’y avait que quatre animations que j’avais prévu de suivre : deux étaient impossibles du fait d’un conflit d’emploi du temps (Kan Takahama et le prix Konishi), une autre a été zappée pour faire autre chose (Bilal et Kishiro), restait une seule activité effective. Cela fait très peu sur la quantité totale (vingt-quatre). Malheureusement, l’entretien vidéo avec Rumiko Takahashi n’était pas très intéressant, c’est le moins que l’on puisse dire. Peut-être que la version longue qui sera disponible sur le site du festival sera meilleure (et qu’une faute de traduction sera corrigée : non, Ranma ne change pas de genre, il reste toujours un garçon en esprit même quand il devient une fille : il change de sexe !). J’étais intéressé par la rencontre entre Kishiro et Bilal sur la SF, mais l’animation n’a pas été très bonne (loin de là) d’après le retour que j’ai eu d’une festivalière et d’après le compte-rendu que j’ai pu lire sur ActuaBD. Du coup, pas de regret… À l’inverse, j’ai entendu dire que le Workshop de Kan Takahama était vraiment réussi. Dommage de ne pas avoir pu y assister mais j’avais un rendez-vous « pro » au même moment dans la bulle des droits internationaux. Il y a aussi « Les reprises de manga » que j’aurai (peut-être) aimé voir (sans savoir qui faisait l’animation de la table ronde, ce qui était un peu gênant) mais le dimanche matin était consacré au bâtiment Castro… pardon, au Vaisseau Moebius.

En effet, les tables rondes éditeurs sur les mangas de chat, ou de sport, ou de que sais-je encore, non merci. Idem avec les « Coming Soon » (annonce des titres à venir par les éditeurs). Quant aux conférences carrières, si j’ai bien compris, c’était les invités (enfin, les « seconds couteaux », les deux têtes d’affiche étaient en masterclass) des éditeurs qui venaient parler d’eux et de leur carrière. Ce n’est pas que c’était inintéressant ou incohérent comme programmation. Ce n’était simplement pas pour moi. Et je le répète, ce n’était pas une mauvaise chose, bien au contraire ! Sauf que la soupe des éditeurs ou le blabla d’auteurs dont je me fiche à peu près totalement ne peuvent pas passer avant les autres animations du festival, tant il est riche en propositions d’une grande diversité, chaque année.

À part ça, la bulle de Manga City était facilement accessible (ça descend à l’aller, c’est facile et rapide à pied, nous prenions la navette manga au retour), l’espace prévu pour les rencontres était vaste, bien pensé et à l’écart des stands. Les stands de Ki-oon, Glénat, Pika, Kana, Tsume, Taïwan, Hong-Kong, etc. étaient professionnels. Il n’y avait pas trop de boutiques de goodies mais, dommage,  celle de « sushis » n’était pas présente, remplacée par l’enseigne Colombus (une chaine dont je suis très client). De plus, il était facile de circuler dans les allées (certes, je n’y suis pas allé le samedi ni le dimanche…), ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé. Bref, rien à redire sur l’espace proprement dit, sauf que je n’y ai mis les pieds qu’à deux reprises, et assez rapidement à chaque fois. Mention spéciale pour le concours permettant de gagner un très beau tirage numérique dédicacé de l’illustration pour l’affiche réalisée par Rumiko Takahashi. C’était bien animé et amusant à suivre.

Toute l’équipe est allée à la masterclass d’Ino Asano qui se déroulait au Théâtre. Cette année, elle était intéressante, Lloyd Chéry avait bien haussé son niveau de jeu en ce qui concerne les questions. Et le mangaka nous avait préparé une longue (un peu redondante, même) explication visuelle de sa façon de dessiner en incorporant des photos retraitées pour ne laisser que les lignes afin de redessiner par dessus, ou en utilisant des outils 3D, allant même jusqu’à réaliser (projet en cours) une véritable ville aux bâtiments détaillés, y compris avec leur intérieur. Les deux heures sont vite passées malgré un état de fatigue très prononcé en ce qui me concernait.

Car, oui, une fois de plus, ce qui nous a intéressés le plus au festival (outre les expositions), ce sont les rencontres ou conférences. Sur ce point, une fois de plus, nous n’avons pas été déçus. Concernant les rencontres internationales, qu’elles soient à Franquin ou au Conservatoire, ça a été un plaisir. Comme souvent, nous avons été très « comics » cette année. Quoique pour moi, ça a été compliqué à cause des sempiternels conflits du samedi. Je n’ai pas pu aller à la rencontre avec Burns pour finir d’écrire ma propre conférence (je sais, c’est lamentable). J’ai aussi raté une heure de la conférence du formidable Alex Nikolavitch sur Warren Ellis à cause de la mienne, de conférence (au moins, j’avais uniquement à changer de salle et j’ai un enregistrement de ce que j’ai manqué) qui était aussi en conflit avec la rencontre avec Seth (mais comme pour Burns, j’ai un enregistrement et des photos grâce à Manuka, qu’il en soit mille fois remercié). Pour Burns et Seth, je peux aussi espérer les vidéos sur le site du festival, des captations semblent avoir été faites. Enfin, j’ai pu assister à la rencontre internationale avec Derf Backderf, qui était très réussie même si un des co-animateurs était vraiment trop bavard et qu’on a perdu pas loin de trente minutes à cause du dépassement de la rencontre précédente (sans oublier le casque de traduction simultanée en panne, heureusement que Backderf parle de façon compréhensible pour mes oreilles plutôt réfractaires à l’anglais).

L’autre grand intérêt du festival : le programme des expositions. Cette année encore, nous avons été conquis. Certes, tout n’est pas parfait ou tout ne nous intéresse pas mais, en matière de bande dessinée, nous avons ce qui se fait de mieux en francophonie, institutions muséales parisiennes ou bruxelloises compris. J’ai visité la moitié de la quinzaine d’expositions proposée. Les deux du Quartier Jeunesse comme celle consacrée à Catherine Meurisse ont été zappées par manque de temps. Pour « Catherine Meurisse, chemin de traverse », je pense que j’ai évité de le perdre, mon temps, vu qu’elle semblait être sans intérêt, surtout après avoir vue celle proposée par le Pulp Festival. J’aurai bien essayé d’aller à PFC #7 si j’avais pu y accéder facilement. Mais le temps manquait pour essayer de la trouver dans l’Espace Franquin. Après, moi et l’expérimentation en BD… Nous avons aussi zappé « La bande d’Antoine Marchalot dessinée » et « Aparté aquatique » : pas d’atomes crochus, pas le temps d’être curieux.

L’exposition « Les mondes de Wallace Wood » est celle qui a ma préférence. Certes, elle était un peu pointue et parfois un peu technique, mais quel bonheur de retracer, via l’artiste, plusieurs pans de la BD américaine, des westerns d’EC Comics aux magazines alternatifs, en passant par les productions grand public de Marvel et surtout par le magazine MAD (c’est par ce biais que j’ai découvert l’auteur il y a bien longtemps). Autre exposition du Musée d’Angoulême : « Yoshiharu Tsuge, être sans exister ». Sans ressentir l’enthousiasme des expositions consacrées à Osamu Tezuka (2018) et Tayou Matsumoto (2019), cette exposition est, elle aussi, vraiment réussie (comme celle sur Wood, il est possible de la visiter jusqu’à la mi-mars). Conçue chronologiquement (ce qui colle aux grandes évolutions de l’artiste), on comprend mieux l’importance du mangaka et pourquoi il se considérait comme un raté (ce qui n’était pas toujours faux, il a eu des ratés). Une fois de plus, les expositions du musée d’Angoulême sont d’un très haut niveau.

J’ai été favorablement surpris par l’exposition consacrée à Nicole Claveloux. Nous avons pu découvrir une auteure au parcours original (passant d’Ah!Nana à Okapi en passant par Métal Hurlant) et à la création diversifiée, sans oublier ses nombreuses peintures exposées à l’étage. Dommage qu’il était plus que jamais pénible de profiter de l’Hôtel Saint-Simon avec une (longue) attente pour entrer et une autre file d’attente pour aller à l’étage. Celle sur Calvo, située au Musée de la bande dessinée est réussie, intéressante et historique (il est possible de la visiter jusqu’à la fin du mois de mai). J’ai aussi beaucoup aimé celle consacrée à Jean Frisano, ça me rappelait les illustrations des publications Lug que j’ai achetées pendant quelques temps à la fin des années 1970. Les expositions « Robert Kirkman, Walking Dead et autres mondes pop », « Gunnm, l’ange mécanique » et « Lewis Trondheim fait des histoires » étaient bien sympathiques, ça aurait été dommage de les rater mais elles ne me laisseront pas un souvenir impérissable, à la différence de celles du Musée d’Angoulême. Il n’y en a qu’une que j’ai trouvé très moyenne, celle de Pierre Christin : pas pour les planches originales de Mézière ou de Bilal, superbes la plupart du temps, mais pour la scénographie un peu foutraque et surtout les textes que j’ai ressentis un peu comme claironnant « je suis un génie de la BD et je vous le démontre, croyez-moi sur parole ».

À l’arrivée, voilà une édition réussie, où j’ai pas trop mal organisé ma présence, seuls les conflits d’emploi du temps du samedi et un programme d’animations à Manga City empêcheront d’être aussi enthousiaste qu’en 2018 et, surtout, qu’en 2019. De plus, cette année, je n’ai pas trop mis les pieds dans les bulles : un passage rapide pour un rendez-vous au Marché des droits, deux passages au Nouveau monde (notamment pour quelques achats au stand du Lézard Noir et à la boutique du Festival), rien pour Le Monde des bulles et pas plus en Para-BD. Du coup, j’ai fait très peu de photos de ces sites emblématiques du festival. Pas grave, je les connais par cœur ! Il ne reste plus qu’à attendre les prochains mois pour avoir une idée de ce qui nous attends pour l’édition 2021.


2019, une année d'expositions

Si j’ai beaucoup écrit en 2018 sur les expositions et sur l’art, cela n’a pas été le cas en 2019 avec un seul et unique billet portant sur le sujet. Pourtant, l’année qui vient de s’écouler n’a pas été avare en visites (pratiquement quatre par mois). Néanmoins, je peine un peu à citer les plus enthousiasmantes, ce qui pourrait expliquer un certain silence sur ces douze derniers mois. En fait, une des deux qui m’ont vraiment emballé n’est pas éligible car elle n’a duré que les cinq jours du Festival d’Angoulême : « Batman 80 ans » a bénéficié d’une scénographie assez incroyable et d’un contenu varié s’adressant à plusieurs types de publics (des néophytes aux fans). C’était d’autant plus fort qu’il s’agissait d’une exposition de festival, donc très éphémère.

Il y a quand même une exposition qui m’a tout particulièrement plu et qui se place donc en haut de mon top 2019 : « Charlie Chaplin, l’homme-orchestre ». Quand on pense que je n’avais pas prévu de la faire, on peut avoir des doutes sur la qualité de la programmation que je réalise tous les trois-quatre mois. La Philharmonie de Paris a réussi à présenter de façon chronologique l’œuvre de Chaplin (en très grande partie muette) sous l’angle musical, montrant les qualités de compositeur de celui-ci mais aussi sa science du film muet en N&B.

Il ne reste donc qu’à évoquer les expositions « simplement » intéressantes. Cela va être rapide, surtout qu’elles se sont principalement concentrées sur janvier. Il y a eu tout d’abord « Picasso. Bleu et rose » au Musée d’Orsay. Pour un ignare comme moi en histoire de l’art, il était vraiment intéressant de connaître ces deux périodes artistiques du maître de la peinture moderne. Ensuite, il y a « Giacometti – Entre tradition et avant-garde » au Musée Maillol. Si le titre est d’une nullité totale, ce n’était pas le cas de l’exposition, surtout pour quelqu’un comme moi qui apprécie le travail du sculpteur italien. Il est d’ailleurs prévu d’aller voir sous peu « Cruels objets du désir ». Enfin, concernant aussi le début de l’année 2019, je retiens deux expositions plus japonisantes : « Vagues de renouveau. Estampes japonaises modernes 1900-1960 » à la Fondation Custodia et « Taiyô Matsumoto – Dessiner l’enfance » au Musée d’Angoulême.

Ensuite, il faut attendre trois mois pour trouver un autre événement qui m’ait vraiment intéressé : « Vasarely – Le partage des formes » au Centre Pompidou. C’était l’occasion de découvrir tous les aspects de l’œuvre de l’artiste franco-hongrois et de replonger dans un certain esthétisme des années 1970-1980. Une dimension nostalgique (je crains que je ne commence à le devenir) n’est certainement pas étrangère à mon appréciation finale. Il faut à nouveau laisser passer six  mois et l’exposition « Mondrian figuratif au Musée Marmottan Monet » pour avoir quelque chose d’un peu captivant. Certes, « Rouge. Art et utopie au pays des Soviets » (Grand Palais) ou « Le modèle noir, de Géricault à Matisse » (Orsay) étaient bien sympathiques mais, en partie, déjà vues en d’autres occasions.

Il y a eu deux grosses déceptions : « Computer Grrrls – Histoire·s, genre·s, technologie·s » à La Gaîté Lyrique et « Nous les Arbres » à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Dans le premier cas, la scénographie était complètement ratée et une grande partie de l’exposition, plutôt hors sujet de mon point de vue, était consacrée à de l’art contemporain (avec des œuvres suffisamment nulles pour aller au Palais de Tokyo, si vous voulez mon avis, ha ha !). Pour la seconde, l’attente d’avoir quelque chose d’aussi réussi que « Le Grand Orchestre des Animaux » était trop forte (surtout que le communiqué de presse faisait bien le parallèle). Le résultat était, somme toute, banal et manquait de variété. Sur un thème proche, « Le rêveur de la forêt » au Musée Zadkine était bien mieux (mais trop petite et avec trop peu de pièces pour être réellement marquante).

Pour conclure, il n’est pas étonnant, malgré un total annuel de 44 expositions visitées, de constater que depuis six mois, nous ne tournons plus qu’à deux visites mensuelles. Autre constatation, nous avons découvert pas moins de six nouveaux lieux : la Fondation Custodia, La Gaîté Lyrique, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, la Bibliothèque polonaise, le Musée Zadkine et la Philharmonie de Paris, liste à laquelle il faudrait ajouter le nouvel emplacement (peu emballant) de la Fondation Henri Cartier-Bresson. Après, difficile de dire comment l’année 2020 va se dérouler car, même si le programme est chargé, il m’est impossible d’estimer à quel point il sera respecté. Bah ! On verra bien…

Mes jeux vidéo : les RPG

Étant parti avec Romiz, un de mes quatre compagnons de « courses » du samedi matin (une tournée des librairies BD situées dans le quartier St Michel / St Germain à Paris) à la recherche du rayon jeux vidéo à Gibert « bleu » qui a disparu du rez-de-chaussée il y a quelques semaines, je suis tombé sur un ouvrage des éditions Pix n’Love que je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter (l’effet Richard Garriott, sans aucun doute) et de lire durant le week-end. Lecture passionnante s’il en fut et à l’origine du présent billet.

L’Histoire du RPG – Passés, présents et futurs

Raphaël Lucas a écrit un livre réellement captivant (mais malheureusement épuisé) qui aborde tous les aspects des jeux vidéo de type RPG (Role Playing Game, c’est-à-dire les jeux de rôle), principalement d’un point de vue historique. C’est ainsi que les RPG de plateau, les proto-RPG informatiques nés dans les universités américaines et les premiers titres commercialisés sont passés en revue et permettent de comprendre une grande partie de la production vidéoludique, des années 1980 aux années 2010, des USA au Japon en passant par l’Europe. Cerise sur le gâteau, les nombreux témoignages de Richard Garriott, le créateur d’Ultima.

Si je ne me suis pas très intéressé aux passages concernant les JRPG, les jeux vidéo de rôle japonais (moi et les consoles, ça a toujours fait deux), n’ayant jamais pu accrocher au gameplay nippon (malgré quelques petites tentatives), et si j’ai un peu regretté que mes titres chouchous soient parfois un peu trop rapidement décris, voire oubliés comme Moebius : the Orb of Celestial Harmony et sa « suite » Windwalker – A Tale from Moebius (Origin System), la lecture des presque 330 pages de l’ouvrage m’a permis de me rappeler d’un certain nombre de CRPG (Computer RPG) avec lesquels j’ai passé tant d’heures il y de nombreuses années de ça. Il faut dire que le style clair et fluide de l’auteur, ainsi que les nombreuses illustrations (même si j’aurais aimé qu’elles soient parfois moins envahissantes et avec plus de captures d’écran de jeux), ont fortement aidé à ce voyage dans mon passé de joueur sur micro-ordinateur (Vic 20 en 1983, Commodore 64 entre 1984 et 1988, Amiga entre 1987 et 1993, PC entre 1992 et 2004).

Ultima III – IX

Si je me suis amusé à ressortir la « Dragon Edition » d’Ultima IX pour la photo introduisant ce billet, j’ai utilisé la boite de la VF pour présenter la saga. J’ai aussi privilégié la compilation sur CD des deux premières trilogies plutôt que de mettre sur la table tous mes originaux (je les ai tous sauf le II… quoiqu’il s’agisse de la réédition de 1986 pour le I). Ultima est l’un des deux CRPG fondateurs du genre avec Wizardry (que je n’ai jamais apprécié, l’ayant testé un peu sur le tard) et, en ce qui me concerne, la saga qui m’aura le plus marqué et qui se sera étalée sur presque vingt ans. Le jour où j’ai terminé l’épisode IX, j’ai arrêté de jouer sur ordinateur (du moins pour mes loisirs, étant donné que j’ai travaillé pour l’industrie du jeu vidéo jusqu’en 2006).

Ceci dit, les épisodes les plus mémorables restent Quest of the Avatar (le IV), que je suis allé acheter peu de temps après sa sortie en 1985 grâce à un bon de réduction généreusement donné par un camarade. Je me souviens de m’être précipité sur Warriors of Destiny (le V) lors de sa sortie en 1988, d’avoir été époustouflé par son introduction, sa richesse et son gigantisme. Pour moi, il s’agit du meilleur des Ultima avec The Black Gate (le VII, appelé La Porte noire en VF)… Ce dernier reste dans ma mémoire pour son graphisme « révolutionnaire », son histoire (développée dans la partie II et les extensions) et sa noirceur. Les deux qui m’ont le moins marqué sont The False Prophet (le VI, auquel j’ai joué en 1992 sur PC alors qu’il était sorti en 1990) et Pagan (le VIII, tellement raté) que j’ai terminé en utilisant une solution dans les deux cas.

Exodus – Ultima III est un cas à part. Avec le recul, il n’est pas très passionnant mais c’est cet épisode qui m’a fait découvrir la série et c’était quand même une sacrée révolution à l’époque de sa sortie. Je n’ai pas réellement joué aux deux premiers ni aux deux Underworld même avec l’aide des Clue Books (nombreux) que je possède toujours. Pour vous donner une petite idée de mon fanatisme de l’époque, j’ai même acheté par correspondance aux USA (au début des années 1990, hein !) le livre The Official Book of Ultima de Shay Adams (directeur de la collection de guides de jeux Quest for Clues et Questbusters dont je possède plusieurs volumes).

J’ai réussi à aller jusqu’au bout d’Ascension (le IX) mais il m’a fallu quelques années pour cela. Acheté fin 1999 en édition spéciale US puis début 2000 en VF, je l’ai terminé après un long détour par Baldur’s Gate & Co. J’ai toujours eu un peu de mal avec la 3D dans les jeux vidéo et je pense que ça a été une erreur de la part de l’éditeur d’abandonner le système des tuiles 2D pour essayer de faire moderne. Enfin, je n’ai jamais joué à la version Online même si je l’ai achetée (en budget) sans même l’installer, le jeu multijoueur ne collant pas avec mes habitudes (globalement, sur les dernières années, je jouais uniquement le dimanche matin).

The Bard’s Tale

J’étais persuadé d’avoir les originaux US de 1986-1988 mais je n’ai retrouvé que les versions anglaises, dont les atrocités visuelles de 1988. D’un autre côté, il me semble que j’ai encore à fouiller deux cartons de jeux C64-Amiga-PC difficilement accessibles, que j’ai eu la fainéantise d’aller récupérer au fin fond du grenier. Je n’ai pas de souvenirs très précis de Bard’sTale. Il faut dire que je n’y ai pas rejoué (à la différence des autres CRPG évoqués ici) et que cela remonte à plus de trente ans. Je n’arrive même pas à me souvenir si j’ai terminé le troisième opus (par contre, j’ai des réminiscences de son auto-mapping si pratique). Il me semble l’avoir achevé (après tout, j’ai les trois Clue Books officiels) mais…

Pourtant, c’est incontestablement une trilogie sur laquelle j’ai passé pas mal de temps entre 1986 et 1988 et je me rappelle avoir pris beaucoup de plaisir à y jouer. Je me souviens aussi de son graphisme travaillé sur Amiga et de son intro musicale mais c’est sur C64 que j’ai joué aux trois épisodes. Le premier se passait dans la ville de Skara Brae et il se finissait assez rapidement, d’après de vagues souvenances. Le deuxième donnait un grand esprit de liberté puisque nous pouvions nous balader à l’extérieur. Le troisième, heu… ben… Quoi qu’il en soit, tout ceci me donnerait presque l’envie d’essayer d’y rejouer, en tout cas avec la version remastérisée sortie en 2018 et disponible sur Steam même si graphiquement, elle ne donne pas trop envie.

Baldur’s Gate & Co

Donjons et Dragons, je connaissais surtout par la série des « Gold Box » de SSI, des CRPG plutôt repompés sur Bard’s Tale mais qui appliquaient les règles de licences D&D comme celles des Royaumes oubliés ou de Dragonlance. J’en ai essayé plusieurs, à commencer par Pool of Radiance, mais sans être convaincu. Néanmoins, je garde un bon souvenir de Dark Sun: Shattered Lands notamment pour son univers post-apocalyptique mais je n’ai jamais pris le temps de le terminer, par manque de temps et de motivation (je crois).

Cependant, c’est avec Baldur’s Gate et ses déclinaisons que j’ai vraiment pu apprécier de jouer dans cet univers. Il faut dire que le jeu proposait un graphisme extraordinaire, une jouabilité réussie et une immersion dans l’aventure comme je n’en avais connu qu’avec les épisodes V et VII d’Ultima. C’est donc au début de l’année 1999 que j’ai découvert cette nouvelle franchise éditée par Interplay. Celle-ci m’a fait passer des heures et des heures sur mon PC, surtout qu’une extension était sortie peu après le jeu principal. Preuve de mon attachement à ce titre, je l’ai rachetée en version enhanced chez le canadien Beamdog en 2013 (et j’ai prévu d’acquérir les autres opus même si j’ai pris du retard sur ce point).

Mon avatar, un paladin, beau blond baraqué, et son équipe (à parité H/F)

La sortie de Baldur’s Gate II: Shadows of Amn à la fin de l’année 2000 m’a fait mettre en pause une nouvelle fois Ultima IX. Et cela ne s’est pas arrangé avec la sortie de l’extension Throne of Bhaal à l’été 2001 qui mettait fin à la saga (et qui m’a fait refaire une partie des quêtes). Entre temps, je m’étais intéressé Icewind Dale, une version plus hack ‘n’ slash de Baldur’s Gate, situé dans le même univers mais dans un autre lieu et avec d’autres personnages. Sympa mais pas inoubliable, sauf pour les décors hivernaux, magnifiques. D’ailleurs, je n’ai jamais eu le courage de terminer Icewind Dale II en 2002, préférant enfin me remettre à ma série fétiche (au moins, Origin avait eu le temps de sortir les nombreux patchs rendant jouable Ascension).

Toutefois, avant Icewind Dale, il y eu Planescape: Torment. Ça, c’était du RPG : un univers incroyable, totalement decay, des personnages improbables, des décors époustouflants. Bref, ce qui a dû se faire de mieux en matière de CRPG, et de tous temps. J’ai passé une bonne partie de l’année 2000 à jouer avec ce jeu de rôle. Cependant, il n’a pas connu un grand succès public, sûrement à cause de son ambiance très « dark ». Du coup, il n’y a jamais eu de suite alors que je l’attendais comme, j’imagine, tous ceux qui y avaient joué, tant l’envie de retrouver le monde de Planescape était grand. Une autre raison pourrait être l’achat d’Interplay par Titus interactive fin 2002, ce qui a achevé l’éditeur américain tel que je l’appréciais, déjà en grandes difficultés. Que peut-on attendre de bon quand un malade et un moribond s’associent…

J’ai donc passé quatre années formidables avec les jeux de Black Isle Studio (j’ai aussi essayé Fallout en son temps, mais sans accrocher à son système de tour par tour, trop lent à mon goût). Cependant, la disparition du studio n’a pas porté un coup fatal à mon envie de jouer à des CRPG. En effet, Origin ne m’a pas captivé que par sa série des Ultima.

System Shock et Deus Ex

Avant de lire L’Histoire du RPG – Passés, présents et futurs, je n’avais pas pensé classer System Shock et ses homologues en RPG. Pourtant, tous les éléments définissant le genre sont présents dans ces différents jeux, et surtout existent depuis bien longtemps, à commencer par la vue à la première personne. En effet, avant leur arrivée, les FPS tels que Doom étaient passés par là. J’ai passé beaucoup de temps sur Shadow Caster d’Origin, Heretic et Hexen: Beyond Heretic d’id Software (les trois jeux étant développés par Raven) et dans mon esprit, il s’agissait de variantes plus intellectuelles et plus calmes, empruntant de nombreux aspects aux jeux d’aventure et de rôle. J’étais obnubilé par la vue subjective, comme tout le monde à l’époque…

Pourtant, la 3D m’a permis de plonger dans les RPG d’une façon plus immersive qu’avec la fameuse vue du dessus en 2D. Je me souviens encore du stress ressenti dans les couloirs de la station spatiale dans System Shock où la mort pouvait vous attendre à chaque tournant ou croisement. Pour survivre, il fallait vraiment être prudent dans ses déplacements, surtout au début du jeu où on était assez désarmé et ignorant de ce qu’il se passait. De plus, le cyberespace était représenté de façon convaincante, même si combattre Shodan, la maléfique IA, s’est révélé être assez pénible pour cause d’une trop grande répétitivité.

En 1999, après cinq années d’attente, System Shock 2 reprenait chez un autre éditeur (Electronic Arts, qui liquidera Origin début 2004 après l’avoir racheté en 1992) avec les mêmes concepts mais en les améliorant très nettement, rendant ainsi l’immersion encore plus profonde : encore un excellent souvenir vidéo-ludique. Un troisième épisode est prévu en 2020 (cette fois chez OtherSide) même si aucune date réelle n’est annoncée pour l’instant. Cette fois, l’attente, pour les fans, aura duré plus de vingt ans. Sachant que Paul Neurath et Warren Spector, deux des principaux auteurs du premier opus, ont annoncé être de la partie, il n’est pas impossible que je me remette à combattre Shodan dans quelques temps.

Deus Ex

J’ai suivi Warren Spector sur Deus Ex en septembre 2000. Il faut dire que j’ai joué à un grand nombre des jeux auxquels il a participé, à commencer par les premiers Wing Commander (les meilleurs) et Serpent Isle. Et je n’ai pas été déçu tant le monde mis en place dans Deus Ex est une réussite. Entre les différentes possibilités de jouer (on peut la jouer en douceur, discret comme un voleur et éviter la plupart des combats, ou alors, se faire le scénario à la bourrin), un univers cohérent, très Blade Runner, avec une philosophie de vie, un réel propos politique, une 3D vraiment réussie (pour l’époque), j’ai vraiment adoré y jouer.

Malheureusement, je n’ai pas pu prolonger cette expérience joueur en 2004 avec la suite, Deus Ex: Invisible War, la faute à un plantage systématique peu après le début (causé par une incompatibilité avec ma carte vidéo ATI, j’imagine). Le temps qu’il soit corrigé, j’avais arrêté de jouer aux jeux vidéo, consacrant mes loisirs aux mangas et à Mangaverse. De plus, les critiques de l’époque étaient assez mauvaises (je n’ai aucune idée si elles étaient justifiées). Ce n’est que maintenant que j’ai réalisé qu’il y a eu d’autres épisodes par la suite, dont un assez récemment.

Mon dernier avatar dans le nouveau RPG de Richard Garriott

C’est ainsi que s’est arrêtée ma « carrière » de joueur sur PC. Il y a bien eu quelques tentatives comme de rejouer à Ultima V sous émulateur DOS ou à Ultima VII sous Exult, sans oublier, entre 2013 et 2015, la volonté de jouer une nouvelle fois à Baldur’s Gate, en version enhanced. J’en suis tout de même au chapitre 7, pas loin de la fin, donc. Début 2017, j’ai essayé de jouer à Shrouds of the Avatar, le successeur annoncé aux Ultima de Richard Garriott. Détestant les contrôles, n’appréciant pas trop le graphisme 3D, je n’ai pas achevé la première mission (du moins, pour l’instant). Néanmoins, il ne faut jamais dire jamais et il n’est pas impossible que je revienne aux CRPG durant l’année 2020…

Ces petits festivals de BD parisiens…

Notre petit groupe de mangaversiens parisiens irréductibles apprécie surtout le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, comme on peut s’en apercevoir facilement sur ce blog WordPress. Cependant, notre année BD est aussi rythmée par trois petites manifestations parisiennes dédiées à la bande dessinée « indépendante », c’est-à-dire aux petits éditeurs. Deux d’entre elles revendiquent même un croisement avec d’autres arts visuels. À l’occasion de l’édition 2019 du SoBD qui vient de se dérouler dans le quartier du Marais, voici un petit billet revenant sur différentes éditions du Pulp Festival, de Formula Bula et du SoBD. Nous y passons généralement une demi-journée, le samedi après-midi (donc très loin des trois à cinq jours consacrés à Angoulême).

Pulp Festival

Sise à Noisiel dans le 77, c’est-à-dire loiiiin du centre de Paris, cette manifestation est née de la collaboration entre La Ferme du Buisson, un centre culturel centré sur les arts visuels et l’art contemporain, et Arte, la chaine franco-allemande à vocation culturelle. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le Pulp Festival se revendique à la croisée des arts et propose un programme très orienté « spectacle du vivant ». Nous y allons depuis la première édition qui s’est déroulée en mars 2014, principalement pour les nombreuses petites expositions qui y sont montées. En effet, le programme de rencontres et tables rondes est assez pauvre et souvent à des horaires peu pratiques. Une année, nous sommes restés assister à un spectacle, mais… comment dire… le mélange art/spectacle contemporain, ce n’est pas trop notre came (à la différence des expositions) même avec de telles têtes d’affiche comme Philippe Dupuy, David Prudhomme et le groupe Moriarty.

Les deux éditions les plus mémorables en ce qui me concerne sont celles qui se sont déroulées en 2015, notamment grâce aux expositions La Chute de la maison Usher, Bandes fantômes et La Visite des Lycéens, et en 2017 pour la pièce de théâtre Animal moderne ainsi que la rencontre avec Liv Strömquist (de plus, les expositions étaient intéressantes). La moins mémorable est celle de 2018, je n’y suis pas allé tant rien ne m’y attirait. L’édition 2019 valait surtout pour les expositions consacrées à Posy Simmonds et à Alberto Breccia. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser que le Pulp Festival commence à tourner un peu en rond et ne propose plus grand-chose d’étonnant ou de nouveau pouvant nous motiver à faire tant de chemin. Bah, nous verrons bien en 2020, mais nous devrions continuer à y aller, pour voir les expositions, bien entendu.

Formula Bula

Né grâce à la Mairie de Saint-Ouen et à Ferraille, le festival veut mettre en avant la bande dessinée indépendante et les arts qui lui sont associés. L’expérimentation en est le moteur à ce qu’il parait. Nous avons raté la première édition qui s’était déroulée en mai 2011, mais pas la deuxième, en mai 2013, intéressés par l’exposition (réussie) sur Le Roi des mouches. Néanmoins, l’éclatement de la manifestation sur de nombreux lieux, le manque d’intérêt pour le reste de la programmation (nous avons quand même assisté à une table ronde que l’on aurait pu louper sans rien rater) ont fait que nous n’avons pas trouvé le « plaisir » promis par les organisateurs.

Ceci dit, comparée à la troisième édition, déplacée au mois de septembre et dans le dixième arrondissement, c’était une franche réussite. Le manque de place au Point Éphémère (une salle de concert bien sympathique mais inadaptée pour une telle manifestation, la taille ridicule des expositions, notamment celle consacrée à Francis Masse, l’inintérêt et l’inconfort des rencontres, un système de dédicace, certes original mais trop contraignant en temps (en plus, ce n’est pas quelque chose qui nous intéresse réellement), font que nous avions rayé Formula Bula de nos agenda 2016 et 2017 par manque d’affinités.

Ceci dit, en 2018, grâce à la venue d’Art Jeeno, d’un nouveau lieu central (la médiathèque Françoise Sagan) et de l’exposition « Spirou, la fin de l’insouciance », nous y sommes revenus et été favorablement surpris par les améliorations proposées, à commencer par un village des éditeurs (dits indépendants, bien entendu). Résultat, nous y sommes retournés en 2019, faisait même le déplacement à la médiathèque ainsi qu’au Point Éphémère, le village des éditeurs ayant été déplacé par manque de place pour raisons de travaux. Il faut dire que l’exposition Blutch nous avait motivés. Résultat, nous devrions en être en 2020. Néanmoins, Formula Bula est, pour moi, clairement la moins intéressante des trois manifestations considérées ici, et c’est celle où nous passons le moins de temps.

SoBD

Si nous avons raté les deux premières éditions situées à la galerie Oblique (2011 et 2012), nous sommes fidèles à la manifestation depuis novembre 2013 et son élargissement aux (petits) éditeurs de BD, sans oublier son emménagement dans la Halle des Blancs Manteaux. Le point fort de SoBD est incontestablement l’ensemble des rencontres organisées autour d’un « pays invité », c’est-à-dire regroupant diverses auteur·e·s d’une même nationalité. C’est ainsi que nous avons pu rencontrer des auteur∙e∙s en provenance de Grande-Bretagne, de Taïwan, de Suède, de Suisse, du Canada et, en 2019, de Pologne. Pour la Suède et surtout pour la Pologne, c’était l’occasion de découvrir la bande dessinée de ces deux pays, tant ces deux nations sont peu éditées en francophonie. Pour les autres, c’était l’occasion d’améliorer nos connaissances, et surtout la possibilité de rencontrer Seth et Chester Brown en dehors d’Angoulême.

Les petites expositions intitulées « Musée Éphémère » donnent chaque année l’opportunité de découvrir des planches d’artistes réputés comme David B., Goossens, Florence Cestac, Marc-Antoine Mathieu, etc. et nous passons énormément de temps à discuter avec certains éditeurs comme Les Editions du Canard ou Le Lézard Noir. Mention spéciale à l’année 2014 où nous sommes, a-yin et moi-même, restés au repas éditeurs du samedi soir, jouant ainsi aux pique-assiettes et permettant à Stéphane Duval de ne pas se retrouver seul en territoire (presque) inconnu. Des trois festivals abordés ici, c’est le seul où il nous arrive régulièrement de revenir le dimanche pour assister à telle ou telle rencontre, ce qui est révélateur de l’intérêt qu’on y porte.

Cependant, cessons-là ce petit retour vers le passé et projetons-nous sur Angoulême 2020 !

Le Pavillon des hommes, le petit guide (II-2)

Avec la sortie du tome 16 du Pavillon des hommes, il est plus que temps de reprendre le dossier et de proposer la deuxième partie de la dernière partie. Outre les résumés des volumes 8 à 15, et pour agrémenter le billet, vous pouvez trouver ci-après une galerie d’illustrations couleurs proposées au début de chaque livre, histoire de vous donner envie de vous (re)plonger dans cette excellente série, une des meilleures qui ait pu être publiée au Japon.

Mais avant d’attaquer les résumés, voici un rappel concernant les shoguns des volumes 8 à 16.

Volume 8

Dans ce volume, Fumi Yoshinaga remet les gens du peuple à l’honneur avec le personnage du cuisinier. Celui-ci se heurte à un plafond de verre ; est-ce pourtant sa faute s’il n’est qu’un homme ? Ainsi, sa patronne lui annonce que, malgré son talent, il ne pourra pas davantage progresser dans sa carrière, en raison de son sexe. Quel sentiment de révolte chez nous de voir ce cuisinier si talentueux renvoyé à sa condition masculine. En guise de consolation, ce personnage permet à la mangaka de détailler divers plats, avec les ingrédients, la cuisson, les sauces…

Du côté du shogunat, Yoshimune fait face à un problème de succession. L’aînée de ses trois filles, supposée être l’héritière officielle, est handicapée. Elle ne contrôle pas son corps et elle est laide. Toutefois elle n’est pas intellectuellement affectée par son handicap, loin de là, comprend-on. Plus tard, elle deviendra d’ailleurs shogun sous le nom de Tokugawa Ieshige. Par ailleurs, Fumi Yoshinaga profite de ce huitième tome pour présenter sa servante, un personnage de l’ombre qui deviendra un important conseiller du bafuku.

L’intrigue amorcée dans le septième volume (comment endiguer de la variole du tengu), reprend sur la fin du volume. Oubliée un temps, l’épidémie revient donc sur le devant de la scène. Mais maintenant, il y a de l’espoir. Fumi Yoshinaga évoque ici le développement de la médecine hollandaise au Japon, qui prend de plus en plus d’importance face à l’école chinoise. La fin du tome introduit donc deux personnages, celui que l’on voit en couverture de ce huitième opus, mais aussi son compagnon de voyage, visible sur le tome suivant. La guérison pointe le bout de son nez !

Volume 9

Tokugawa Ieharu devient shogun suite à la décision d’Ieshige, sa mère, de quitter ses fonctions pour se retirer de la vie politique. Malgré son jeune âge, la nouvelle dirigeante du shogunat impose à ses subordonnées ses volontés, à commencer par celle de trouver un remède à la variole du tengu.

Aonuma, originaire de Nagasaki, fils d’une courtisane et d’un Hollandais, a pris la fonction de scribe au Pavillon. Cependant, il est là pour enseigner la médecine hollandaise tout en faisant des recherches sur la variole du tengu, ce qui ne plait pas aux médecins installés, versés dans les techniques chinoises et refusant les apports occidentaux. Il faut dire qu’il est impossible de ne pas remarquer Aonuma, étant donné sa taille et la couleur de ses cheveux. De plus, il a hérité des yeux bleus de son père. Ainsi, il incarne l’étranger dans toute son horreur ! Pire encore, il démontre à longueur de temps ses compétences de médecin.

Gennai est à la fois samouraï sans maître, savant, inventeur et écrivain, sans oublier qu’il s’agit d’un « coureur de jupons » qui plait à de nombreuses femmes. Il parcourt le Japon afin d’accumuler des informations sur la variole du tengu qu’il rapporte ensuite à Aonuma, qu’il a connu à Nagasaki. Pourtant, c’est en réalité une femme qui se fait passer pour un homme, et qui ne le cache pas. Comme en plus il s’agit de quelqu’un qui n’a pas sa langue dans sa poche, nous avons là un sacré personnage.

Cependant, voir au Pavillon un demi-étranger et une femme travestie n’est pas sans causer quelques résistances, pour ne pas dire d’inimitiés féroces notamment de la part de Munetake qui n’a jamais supporté de voir Ieshige, sa sœur ainée, devenir shogun alors qu’elle même le méritait bien plus. De plus, elle ne supporte pas cette ouverture envers l’Occident, qui, pour elle, remet en cause les fondements du bafuku.

Volume 10

À la recherche d’une variante moins mortelle de la variole du tengu pouvant servir de base à un vaccin, Gennai, pourtant atteinte d’une maladie mortelle et incurable suite à un viol organisé par une ancienne amante et une puissante inconnue, continue à parcourir le Japon en long et en large. Pendant ce temps, Aonuma continue ses recherches, aidé par Iyokichi et quelques autres personnes. Ce dernier, quoiqu’un peu trop âgé, est le premier Japonais à servir de cobaye.

Cependant, une faction conservatrice qui voit « d’un mauvais œil cette invasion de pensées hollandaises », complote dans l’ombre. À force de répandre mensonges et calomnies dans Edo, elle est en position de profiter des différentes catastrophes naturelles qui ont frappées la ville, semant mort et désolation. Ayant réussi à déstabiliser le shogun à force d’assassinats et de complots, cette faction arrive à atteindre le but recherché : prendre le pouvoir. Cerise sur le gâteau, elle réussit aussi à obtenir la vie d’Aonuma mais celui-ci a eu le temps de mettre au point un vaccin contre la variole du tengu et à prouver son efficacité.

Volume 11

Ienari, un homme, est le onzième shogun (après plus de cent trente années de femmes au sommet du pouvoir). Sous son règne, la société japonaise va reculer d’au moins cinquante ans, principalement à cause des mauvaises décisions de Dame Harasuda, sa mère. Celle-ci pense plus au pouvoir qu’elle exerce à travers son fils qui est entièrement sous sa coupe qu’au shogunat et à l’amélioration de la vie quotidienne de ses sujets.

Traditionaliste, pour ne pas dire rétrograde, elle ne supporte pas l’existence des étrangers et c’est ainsi qu’enseigner la médecine hollandaise n’est plus autorisé, que le vaccin contre la variole du tengu n’est plus administré aux jeunes garçons. Pourtant, elle en avait fait bénéficier Ienari lorsqu’il était enfant. Il faut dire que ce danger qui pèse sur toute progéniture masculine est un bon outil de pouvoir et permet maintenir une certaine mainmise sur la société japonaise, notamment sur les provinces.

C’est ainsi que le Pavillon est interdit aux hommes, il n’y a plus que des femmes qui sont là pour se faire « féconder » par Ienari, devenu un simple reproducteur, comme le serait un étalon. Mal géré, le bakufu se retrouve à nouveau ruiné. Pire, en ayant chassé les Hollandais et leur puissante flotte commerciale, le Japon n’est plus protégé des autres puissances occidentales.

Volume 12

Ienari, s’opposant à sa mère pour la première fois de sa vie (ce ne sera pas la dernière), veut propager le vaccin contre la variole du tengu, se souvenant que lui en a bénéficié lorsqu’il était enfant, ce qui lui a vraisemblablement sauvé la vie.

Du coup, Kuroki, un ancien disciple d’Aonuma, qui continue à pratiquer la médecine hollandaise dans son dispensaire, est pressenti pour reprendre les recherches là où elles avaient été s’étaient arrêtées afin de mettre en place une solution que l’on pourrait déployer à large échelle. Recruté par le bafuku à l’insu de Dame Harasuda, Kuroki rejoint le bureau d’Astronomie où il travaille avec Yageyasu Takahashi, une des rares femmes scientifiques exerçant au Japon.

Surtout, une nouvelle épidémie de la variole du tengu comme le Japon n’en avait pas connu depuis vingt ans, se met à faire des ravages dans l’ensemble des provinces. Ienari a enfin la possibilité de généraliser le vaccin et de tenir tête à sa mère. Celle-ci, bien qu’ayant plus ou moins abandonné le pouvoir à ses conseillères pour se consacrer aux plaisirs terrestres malgré un âge assez avancé, ne supporte pas qu’on contrevienne ainsi à sa volonté. Pour éliminer toute opposition ou résistance, elle ne connait qu’un moyen, l’empoisonnement. Malheureusement (ou heureusement pour les Tokugawa), sa tentative pour se débarrasser de son fils va se retourner contre elle.

Volume 13

La variole du tengu ayant été vaincue, le nombre d’homme dans la société japonaise est remonté en flèche. Ienari, atteint de misogynie sur ses vieux jours, en a profité pour rétablir la primogéniture masculine dans la succession au sein du bafuku et redonné aux hommes le pouvoir de chef de famille.

Cependant, en plus d’un siècle de domination politique féminine, les mentalités ont du mal à évoluer, même pour en revenir à une situation passée. Dans certains fiefs et même au sein du bafuku, les femmes n’ont pas encore dit leur dernier mot et certaines possèdent toujours le pouvoir, même s’il se fait plus dans l’ombre.

Pendant ce temps, le Japon apprend que l’empire des Quing a été vaincu par l’Angleterre. Les Occidentaux ne seront peut-être pas chassés aussi facilement que le pense certains, à commencer par Nariaki, de la branche Mito des Tokugawa. De plus, l’actuel shogun, Ieyoshi, n’a pas les capacités (c’est le moins que l’on puisse dire) pour gérer une crise qui va forcément arriver, provoquée par des puissances étrangères de plus en plus pressantes. Il est donc nécessaire qu’il laisse la place à quelqu’un de plus compétent.

Volume 14

Tokugawa Iesada est la nouvelle shogun, la treizième. Après une interruption qui aura vu le retour des hommes au pouvoir et qui aura durée cinquante-six années suite à l’éradication de la variole du tengu, voilà le retour d’une femme au plus haut sommet de l’Etat, ce qui ne s’est pas fait sans mal tant les mentalités ont vite évoluées. En effet, nombreux sont ceux qui pensent que si le Japon a pris du retard sur l’Occident, cela est dû aux femmes qui n’ont pas su gouverner pendant la période de la variole du tengu et que leur infériorité « naturelle » est la cause du désavantage militaire du Japon par rapport aux USA ou à l’Europe.

Les dossiers qu’Iesada a à gérer son nombreux (la présence de plus en plus pressante des étrangers, une épidémie de choléra que ceux-ci ont amené de l’Occident, son incapacité à avoir un enfant, etc.) et la plupart engagent la survie même du clan, à commencer par la nécessité d’avoir une descendance. Sire Tadasumi, un samouraï de Satsuma, est choisi pour devenir l’époux du shogun afin de lui permettre d’avoir des enfants.  Il n’imagine pas un seul instant qu’il va avoir affaire à une jeune femme traumatisée par les abus sexuels qu’elle a subi lorsque son père était au pouvoir. En effet, celle-ci va devoir lutter contre ses démons pour pouvoir répondre aux attentes placées en elle. Heureusement, Tadasumi, samouraï venu de l’extérieur du Pavillon, se révèle être à la fois très beau, intelligent et compréhensif.

Il lui faudra user de toutes ses qualités pour réussir à survivre entre les factions opposées, certains daimyô étant pour l’ouverture, d’autres étant partisans de l’expulsion des étrangers. Le choix est crucial, le consul américain Harris s’étant installé à Shimoda sur la péninsule d’Isu. Toutefois, cette lutte n’est-elle pas un peu vaine, du moins de notre point de vue, en sachant qu’il ne reste plus que deux shoguns et une douzaine d’années à couvrir avant l’arrivée de l’ère Meiji et la disparition du bafuku qui avait été mis en place en 1603.

Volume 15

Iesada Tokugawa étant de constitution fragile, elle tente d’organiser sa succession, désespérant d’avoir un fils qui pourrait lui succéder, voire une fille. Pourtant, elle est enceinte mais les chances d’arriver à terme, voire de survivre à cette épreuve sont minces. Elle choisit donc comme successeur potentiel la jeune princesse Tomiko de la branche des Kishû. Cependant, elle l’a fait au détriment de sire Yoshinobu, un jeune samouraï très doué poussé par la branche Mito des Tokugawa et qui est persuadé que le pouvoir lui revient de droit.

De plus, la possibilité qu’Iesada réussisse à enfanter le prochain shogun n’enchante pas Ii Naosuke, le Grand Conseiller, qui risquerait ainsi de perdre la main sur la maison shogunale. Les divisions internes sont donc plus que jamais exacerbées alors que le Japon est de plus en plus sous la pression des Américains qui veulent conclurent un traité d’amitié et de commerce, à leur avantage, bien entendu… La négociation est rendue encore plus difficile par le refus impérial de conclure tout accord avec les étrangers. Pourtant, il est indispensable pour le Japon de se prémunir des visées colonialistes de l’Angleterre ou de la France, deux nations de plus en plus présentes en Asie. Le traité est donc signé sans l’approbation de l’empereur, ce qui n’est pas causer des remous, d’autant plus qu’Iesada est morte pendant sa grossesse, peut-être empoisonnée, mais par qui ?

Le bafuku se retrouve plus que jamais fragilisé au profit du pouvoir impérial, et ce n’est pas en se vengeant du fief de Mito qui tentait d’influencer la noblesse impériale et en faisant régner la peur qu’une solution pérenne peut être trouvée. Ce sera la tâche du nouveau shogun, Tomiko devenant Tokugawa Iemochi. Et pour aider à la réconciliation des factions anti et pro ouverture du Japon aux étrangers, elle va avoir pour époux un prince de la cour impériale : Kazumomiya.

Le résumé du huitième tome a été originellement rédigé par a-yin à qui j’adresse mes plus grands remerciements.

Le phénomène manga (2ème partie)

Si les éditeurs japonais n’ont pas eu l’idée d’exporter le manga dans le monde entier (le marché de la bande dessinée japonaise est largement supérieur à l’ensemble des marchés des bandes dessinées du reste du monde, États-Unis et Francophonie compris), l’intérêt porté par certaines personnes en Occident ont fini par les convaincre du potentiel commercial du manga à l’international, et ce, sous toutes ses formes.

Pourtant, la France est restée longtemps réfractaire au manga et le mouvement est venu plutôt de Suisse, d’Amérique, d’Italie et d’Espagne.

Des débuts laborieux

La première incursion du manga en Europe s’est faite par le biais de la Suisse, plus précisément grâce à un Japonais qui a émigré à Genève : Atos Takemoto, comme cela nous l’a été rappelé en 2018 lors de deux excellentes tables rondes sur les « 30 ans de manga en France », la première étant donnée en janvier au Festival d’Angoulême, la seconde en décembre à la MCJP.

Aidé par un éditeur activiste, Rolf Kesselring, libraire et éditeur à Yverdon (au Nord de Lausanne), Atos Takemoto fonde la revue Le Cri qui tue en 1978 (qui s’arrêtera en 1981 après 6 numéros). Il a fait ainsi découvrir en version française des auteurs majeurs comme Takao Saito, Shôtaro Ishinomori, Yoshihiro Tatsumi et Osamu Tezuka. Kesselring a même édité une histoire de Sabu & Itchi (actuellement disponible dans l’intégrale parue chez Kana) en 1979 : Le Vent du nord est comme le hennissement d’un cheval noir. Il s’agit du premier manga publié en français sous forme de livre relié. Cependant, cette première tentative se révèle être un échec et ne connait pas de suite. En 1983, l’éditeur alternatif Artefact publie Hiroshima de Yoshihiro Tatsumi (disponible dans l’intégrale consacrée à l’auteur éditée par Cornélius), mais là aussi, c’est sans lendemain.

Il y a plusieurs raisons à ces différents échecs. Il est possible de penser que le protectionnisme français envers toute bande dessinée qui n’était pas française (même la BD belge était en butte avec des tracasseries administratives françaises) se combinait au conservatisme des journalistes (spécialisés ou non) de l’époque qui ne juraient que par la bande dessinée de leur jeunesse. Pour un Thierry Groensteen curieux et même auteur d’une excellente introduction au manga en 1993, combien à l’esprit totalement fermé à ce qu’ils ne connaissaient / comprenaient pas ? De plus, le public visé n’était pas le bon, il aurait fallu viser un public plus jeune, comme cela s’est fait avec les animés et donc proposer du shônen et non du seinen. Après tout, le manga est avant tout, y compris au Japon, destiné aux jeunes.

La déferlante des animés

Le Roi Léo a été le premier dessin animé japonais à être diffusé en France en 1972 (puis rediffusé en 1976 sur TF1). Cependant, la déferlante arrive avec Récré A2 qui propose à partir de juillet 1978 Goldorak puis Candy Candy à partir de septembre 1978. Ensuite, viendront les années 1980 avec Albator, Cobra, Lady Oscar, etc. Le Club Dorothée débute en 1987 sur TF1 après que Dorothée soit partie de la deuxième chaine vers la première. C’est dans ce programme qu’Astro le petit robot (1988), Les Chevaliers du Zodiaque (1988), Dragon Ball (1988), Galaxy Express (1988), Ken le survivant (1989), etc. sont diffusés pour la première fois en France.

Derrière Le Club Dorothée, on trouve AB Production (société productrice de Dorothée depuis la fin des années 1970) qui se constitue au fil des ans un catalogue très important de séries japonaises. Tout est bon à prendre à l’époque, sans trop se poser de question. On retrouve par la suite (entre 1991 et 1992) ce catalogue dans feue La Cinq (qui s’était constituée son propre catalogue d’animés à partir de 1987) puis sur le câble et le satellite via la chaine AB Cartoons à partir de 1996. C’est ainsi que plusieurs générations d’enfants vont être nourries par les animés.

Ce phénomène des dessins animés japonais sur les chaines de télévision va déboucher sur une diabolisation du manga en général, notamment par deux textes qui ont eu une réelle influence sur la perception du manga par le grand public, mais aussi par les journalistes et critiques, spécialisés ou non. En 1989 parait le fameux livre de Ségolène Royal : Le Ras-le-bol des bébés zappeurs. Cet ouvrage a stigmatisé la qualité médiocre, la violence gratuite et le marketing agressif des dessins animés japonais, et par extension du manga papier, qui pour être des réalités, ignore totalement certains faits.

En effet, la qualité médiocre des animés a une explication historique et économique liée à la notion d’animation limitée inventée aux Etats-Unis dans les années 1950 et portée à un niveau inégalé au Japon, notamment avec les premières séries d’animation de Tezuka Productions. La violence est liée à une certaine inadéquation entre le public visé sur les télévisions françaises et les séries diffusées. On peut penser tout particulièrement à Ken le survivant. C’est oublier aussi que les programmes pour enfants diffusés auparavant étaient particulièrement lénifiants et peu intéressants passé un certain âge. C’est oublier aussi l’origine des animés : le Japon où la violence n’est pas perçue ou traitée comme en Occident. Enfin, le marketing agressif était celui des chaines françaises, de TF1, de La Cinq et d’AB Production. Rappelons que les éditeurs japonais n’étaient pas particulièrement vendeurs à l’époque.

En 1996, Le Monde diplomatique publie un article de Pascal Lardellier, « Ce que nous disent les mangas… », qui stigmatise plus précisément la production imprimée pour y voir une invasion culturelle, un péril commercial lié au comportement des éditeurs japonais qui veulent envahir le monde par le biais du soft power. Il reprend à cette occasion largement l’argumentaire de Ségolène Royal : l’ultra violence, le dessin simpliste et la puissance d’une industrie du divertissement. De la part d’un universitaire, un tel travail est inadmissible d’ignorance et de désinformation. Pourtant, L’univers des mangas : Une introduction à la bande dessinée japonaise de Thierry Groensteen était passé par là, entre sa première édition en 1993 et sa réédition augmentée en parue en 1996.

Mais peut-être que ce qui explique le texte indigent de Pascal Lardellier est l’arrivée en France en 1990 d’une bombe dessinée : Akira de Katsuhiro Ôtomo !

1990-93, années charnières

Akira est le premier succès (plus ou moins) grand public en France. Ceci dit, cela n’a pas été immédiat, il a fallu que Glénat insiste et bénéficie de l’engouement pour le titre provoqué par la sortie du film d’animation dans les cinémas français en mai 1991.

La série a tout d’abord été publiée en fascicule par le biais de la distribution presse (en kiosque, donc) entre mars 1990 et février 1992. Elle était réalisée à partir d’une version américaine (c’est-à-dire inversée et colorisée). Ensuite, Glénat l’a sortie en version reliée à partir de janvier 1991 dans les librairies spécialisées. La série totalise ainsi 14 tomes en couleur, sens de lecture occidental (les planches sont retournées) et avec des couvertures cartonnées (31 tomes pour la version brochée diffusée en presse, interrompue avant la fin).

Devenue une série culte, Akira est rééditée en version N&B et mais toujours en sens de lecture occidental entre 1999 et 2000, cette fois en 6 volumes épais bénéficiant d’une nouvelle traduction, réalisée à partir du japonais. Enfin, entre 2016 et 2019 (il a fallu être patient), l’éditeur grenoblois a réédité une nouvelle fois la série en N&B mais dans le sens de lecture original.

Il faut savoir qu’au Japon, Akira, grâce à ses qualités graphiques et narratives, a aussi été à l’origine d’un choc et a permis au manga d’évoluer, de se renouveler profondément, ce qui en fait, là aussi, une œuvre culte.

Ensuite, en France, c’est ce même système avec une sorte de prépublication en kiosque avant une sortie en volume relié qui est appliqué à Dragon Ball. Le premier demi-tome sort en presse en février 1993. Le premier tome relié sort en librairie BD en mai 1993. Elle est aussi en sens de lecture occidental, comme tous les mangas édités par Glénat, mais reste en N&B. Le succès est très rapide, sauvant ainsi commercialement l’éditeur grenoblois qui n’était pas, à ce qu’on dit, à son meilleur économique à l’époque. Le phénomène manga était lancé !

Le phénomène Tonkam

Ou plutôt le phénomène Dominique Véret !

Tonkam, à l’origine une librairie située dans le 12e arrondissement de Paris spécialisée dans l’import de la culture pop japonaise, est devenu un éditeur de manga en 1994. Cependant, à la différence de Glénat ou un peu plus tard de Kana puis de J’AI LU, ne propose pas des titres dont la notoriété reposait sur une diffusion télévisuelle de son adaptation en animé. Les premières séries japonaises publiées par Glénat sont Dragon Ball (1993), Ranma ½ (1994) et Sailor Moon (1994). Kana se lance dans le manga (après avoir débuté avec du simili-manga coréen) avec Les Chevaliers du Zodiaque (et l’interminable Détective Conan). De plus, Tonkam publie dès le début (sauf exceptions pour les titres emblématiques de Tezuka) en sens original, sans retournement des planches.

Par exemple, Tonkam a été le premier éditeur à proposer une comédie romantique shônen avec Vidéo Girl Ai de Masakazu Katsura. Mais surtout, il a fait découvrir au public francophone les shôjo manga des CLAMP avec RG Veda (1995) et Tokyo Babylon (1996). Il s’agit là de titres reposant sur l’ésotérisme et le fantastique japonais et qui propose un dessin et une narration différente de ce qu’il était possible de lire à l’époque. Certes, ce ne sont pas les premiers shôjo proposés en langues françaises puisque Candy Candy et Sailor Moon étaient déjà sorti en version reliée. Il faut dire que Dominique Véret a toujours voulu faire découvrir la culture japonaise, notamment fantastique et spirituelle.

C’est aussi Dominique Véret, cette fois chez Akata qui dirigeait alors la collection manga des Editions Delcourt, qui a montré que les mangas à destination des filles pouvaient être de gros succès commerciaux grâce à Nana d’Ai Yazawa et Fruit Basket de Natsuki Takaya. Il a ainsi aidé au développement d’une littérature BD à destination d’un public féminin, très largement ignoré jusqu’ici par la bande dessinée franco-belge.

Le phénomène Naruto

Naruto a été publié par Kana entre mars 2002 et novembre 2014. Il s’agit d’un gros succès commercial qui totalise plus de 12 millions d’exemplaires vendus en francophonie.

Il est emblématique de la façon dont se font les ventes d’un titre à succès. Il faut généralement une à deux années pour que le titre s’installe. Ensuite, s’il bénéficie d’un effet de mode qui se développe généralement dans les collèges, souvent souvenu par la diffusion à la télévision d’un animé, cela va permettre au titre un décollage vertigineux des ventes. Il devient ainsi un phénomène commercial. Ensuite, un pic est atteint et la série n’arrive plus à recruter suffisamment de nouveaux lecteurs pour compenser l’érosion habituelle des ventes (un phénomène de pertes de lecteurs qui s’amplifie à chaque nouvelle sortie).

La sortie de Boruto a permis à Naruto de ne pas disparaitre dans les limbes de l’histoire, à l’instar Dragon Ball qui a bénéficié des déclinaisons « Z », « GT » et « Super ».

La relève One Piece

One Piece est un cas intéressant. Il est sorti avant Naruto (en septembre 2000) mais n’a réellement connu un grand succès en France qu’après la fin de de la série au petit ninja orange.

Il s’agit actuellement de la série qui connait les meilleures ventes. Elle est toujours en cours au Japon et représente le manga au plus gros succès commercial de tous les temps, même si la série voit ses ventes décliner depuis quelques années après avoir connu au Japon des tirages supérieurs à 4 millions d’exemplaires pour chaque nouveau tome. D’ailleurs, toujours au Japon, One Piece a toujours eu un plus grand succès que Naruto, de loin.

Les petits nouveaux

Actuellement, les titres les plus à la mode en Francophonie sont My Hero Academia, la nouvelle version de Dragon Ball, intitulée « Super », et The Promised Neverland. Il s’agit dans ces trois cas de shônen, tous issus du Weekly Shonen Jump, comme d’habitude.

Cela montre que le manga, que ça soit au Japon (la source d’approvisionnement) ou en francophonie, a réussi à se renouveler et que la crise du début des années 2010 n’est plus qu’un mauvais souvenir. Du moins, jusqu’à la prochaine chute des ventes…

Le phénomène manga (1ère partie)

La première édition du Festival Cherisy Manga a eu lieu ce dimanche 6 octobre. J’y ai donné une conférence intitulée Le phénomène manga au Japon et en France dont je vous propose ici la première partie (Japon) :

Le phénomène manga, au Japon, date de l’après seconde guerre mondiale même si la bande dessinée japonaise existe depuis le début du 20e siècle. Apparu durant les années 1950, le manga que l’on pourrait qualifier de moderne s’est développé dans les décennies suivantes, atteignant son apogée au mitan des années 1990. La Francophonie (France, Suisse, Belgique principalement) l’a découvert dans les années 1970 par le biais des dessins animés diffusés à la télévision, puis à partir des années 1990 en version papier avec Akira puis Dragon Ball.

Qu’est-ce que le manga ?

Pour les puristes francophones, le manga est le terme désignant la bande dessinée d’origine japonaise, tout comme comics désigne la BD américaine, les fumetti, celle venue d’Italie, etc. Pour le grand public, le manga est surtout représenté par les séries animées d’origine japonaises passant à la télévision, bien plus que par la bande dessinée, largement moins connue.

Au Japon, le terme manga représente, là aussi, plus que la bande dessinée, alors que cette dernière est très présente dans le quotidien des Japonais. D’ailleurs, pour parler de BD, les Japonais utilisent plutôt le terme de komikku (comic), emprunté aux américains. En fait, on pourrait parler ici d’univers manga, voire de culture manga, même si le terme ici recouvre un nombre important de situations et d’œuvres très différentes. Par exemple, pour parler des séries d’animation, le terme est plutôt terebi manga (manga TV) (même si c’est moins vrai depuis quelques années) qu’anime (son équivalent occidental).

De la bande dessinée…

Pour nous, le manga est donc de la bande dessinée, mais tout en gardant en tête qu’il s’agit d’un phénomène qui dépasse ce cadre strict. Avant de développer ce point, voyons ce qu’est plus précisément le manga au Japon.

Si la bande dessinée est née au début du XXe siècle au Japon par le biais des journaux satiriques et des caricatures, c’est dans les années 1910 que le manga s’est développé petit à petit dans les magazines destinés à la jeunesse. Après-guerre, dans la région d’Osaka, le manga s’est développé sous la forme de petits livres peu chers (les akahon) en réaction des magazines de la capitale, jugée hors de prix pour la plupart des enfants à une époque où le Japon se remettait difficilement des destructions et de la ruine. C’est dans ce cadre qu’Osamu Tezuka, appelé le dieu du manga, a commencé en 1947 sa carrière qui allait l’amener révolutionner le genre. Avec le boom économique des années 1950, les Japonais ont eu les moyens d’acheter les magazines, ceux-ci se sont développés, certains sont passés hebdomadaires et c’est toute une économie du divertissement qui s’est mise ainsi en place.

Actuellement, au pays du Soleil-Levant, la bande dessinée (hors des publications dans la presse) est d’abord prépubliée dans des magazines spécialisés (appelés mangashi). Ce sont des périodiques (hebdomadaires, bimensuels, mensuels, semestriels ou annuels, etc.) qui ressemblent pour la plupart (surtout les hebdomadaires) à de gros bottins contenant un certain nombre d’histoires différentes découpées en chapitre, chaque numéro du magazine proposant un nouveau chapitre à la fois. Les auteurs doivent ainsi rendre 16 planches toutes les semaines (pour un hebdo) ou 40 à 60 planches tous les mois (pour un mensuel). Une fois qu’il y a assez de chapitres, ceux-ci sont publiés sous forme de livre au format poche, c’est-à-dire en volume reliés comptant entre 160 et 210 pages.

Il existe de nombreux magazines de prépublication, même si ceux-ci ont tendance, ces dernières années, à disparaitre sous forme papier pour se retrouver uniquement sur le web ou sur téléphone portable. En effet, la prépublication papier est en crise depuis de nombreuses années, même si la situation s’est un peu stabilisée récemment. Ces magazines visent tous une cible précise, segmentée pour un public essentiellement masculin ou essentiellement féminin, définie notamment par son lectorat ou par son genre (exemples : mangas de mah-jong, mangas sur l’univers Gundam). C’est ainsi qu’on va pouvoir faire une classification que l’on retrouve dans les grandes lignes en France : le shônen pour les jeunes garçons (pré-ados et ados), shôjo pour les jeunes filles (pré-ados, ados et post ados), le seinen (jeunes adultes, principalement des hommes). Il n’y a pas que ces trois principales catégories, il en existe bien d’autres comme le young, le boys’ love, le komodo, le josei, etc.

En illustration, nous avons ici un numéro du Weekly Shônen Jump, le principal magazine de manga au Japon, dont le tirage a dépassé les 6,5 millions d’exemplaires au milieu des années 1990. Depuis, il est passé sous la barre des 2 millions. Il s’agit du magazine qui propose le plus grand nombre de séries à grand succès commercial. À côté, se trouve la couverture d’un numéro de Betsuma (Bessatsu Margaret), un des principaux magazines shôjo, proposant de nombreuses romances lycéennes (ce qui en fait un peu l’archétype du shôjo à nos yeux). Enfin, le plus à droite, se trouve la couverture d’un numéro du Big Comic Spirit, un des principaux magazines seinen au Japon, qui s’adresse principalement à un public masculin composés d’étudiants ou de salary men. Notez la différence de traitement en ce qui concerne les couvertures de ces trois supports. Concernant Big Comic Spirit, il s’agir là d’une photo assez soft, la plupart du temps, les filles en couverture sont en bikini.

Lorsqu’on parle de lectorat, il faut avoir en tête qu’il s’agit là de cœur de cible, les limites de ces catégories éditoriales sont en réalités assez floues. Des filles ou des adultes peuvent lire du shônen, là où on verra quasiment aucun garçon lire du shôjo (ou l’avouer).  Le lectorat est en réalité plus étendu, et il l’est de plus en plus avec la crise du manga qui sévit depuis plus de dix ans, ce qui a amené la création de magazines de prépublication (souvent uniquement en ligne) multi audience.

…déclinée à l’infini.

Cependant, pour la plupart des gens, le manga n’est pas que de la bande dessinée. Pour le grand public, c’est aussi (et surtout, pour beaucoup) des séries d’animation (les animés) diffusées à la télévision. Quand un manga (papier) rencontre un certain succès, il est souvent adapté en animé qui peut faire une ou deux saisons (ou plus si l’audience est au rendez-vous). Cette adaptation est importante pour les auteurs comme pour les éditeurs du manga originel car, outre des droits d’auteurs, la diffusion à la télévision accroit la notoriété donc l’audience du titre et amplifie ses ventes. C’est un phénomène qu’on ne rencontre pas qu’au Japon. En Occident, c’est la même chose : une série qui passe à la télévision (même par Internet) a de très grandes chances de mieux se vendre sous la forme de livre.

L’exemple montré ici est une des nombreuses déclinaisons de la franchise Dragon Ball. Après la série originale, la Z, la GT, voici la Super. Les plus gros succès commerciaux ont droit à une déclinaison cinématographique (bénéficiant donc d’un budget nettement plus important). Cette adaptation qui est diffusée dans les salles de cinéma est le plus souvent sous la forme d’un film d’animation, mais peut être aussi un fil en prise de vues réelles, avec de véritables acteurs et actrices. Ici, Broly est la dernière production en date, qui est même sortie en France en mars 2019. Le film d’animation peut être aussi produit uniquement pour une diffusion à la télévision (on parle alors d’OAV). L’adaptation peut aussi se faire sous la forme d’une série TV en prises de vues réelles avec de véritables acteurs et actrices. On parle alors de drama.

Une autre déclinaison des mangas qui connaît un succès certain est la figurine. En Occident, on aime beaucoup les figurines, il en est de même au Japon, ce qui fait le bonheur des magasins spécialisés, les marges étant bien meilleures que sur le livre. Elles ont tendance à être plus petites, moins travaillées et surtout moins cher au Japon qu’en France. Il s’agit ici d’une figurine de Sailor Moon, mais il en existe des centaines et des centaines, issues de séries comme Les Chevaliers du zodiaque, Dragon Ball, etc.

Cependant, les produits dérivés sont bien plus variés que cela. Il existe par exemple des bandes dessinées réalisés par des auteur·e·s non professionnel·le·s (il y en a même qui en vivent) qui auto éditent leurs créations qui reprennent l’univers et/ou les personnages de séries à succès. Cette pratique est normalement interdite mais elle est (plus ou moins) tolérée dans les faits. Ces BD sont appelées dojinshi, un phénomène qui s’est développé dans les années 1970 dans les clubs manga des lycées japonais. Les dojinshi ont leurs propres conventions comme le Comiket (le plus grand rassemblement BD au monde) qui se déroule deux fois l’an, ou le Comitia, plus accès sur les créations originales où des éditeurs francophones comme Ki-oon ont l’habitude de prospecter, à la recherche de talents encore inconnus des éditeurs japonais. En France, le phénomène existe aussi, de bien moindre importance), comme on peut le voir en allant dans la partie dédiée au fanzinat de conventions comme Japan Expo ou Yaoi/Yuri Con.

Les séries à succès peuvent être aussi déclinées sous une forme purement littéraire, en romans appelés « light novel », c’est-à-dire proposant une littérature sans grande prétention autre que de distraire. Nous sommes là dans la pure industrie du divertissement. Il s’agit le plus souvent de spin-off, c’est-à-dire des histoires parallèles mettant en scène des personnages plus ou moins secondaires. Néanmoins, il existe des séries qui font le chemin inverse. Des light novels, créations originales ayant rencontré un certain succès public, sont adaptés en manga et même en animés. Il y a même des cas où les trois supports sont prévus dès l’origine afin d’être très présents sur les trois canaux en même temps, renforçant ainsi leur notoriété et leur exposition.

Enfin, les plus grands succès commerciaux trouveront leur Graal en étant adapté en jeu vidéo. Deux des trois principaux fabricants de consoles de jeux vidéo étant japonais, un nombre important de mangas à succès ont eu droit à une adaptation. Bandai est un des éditeurs de référence, un des plus actifs dans le domaine. Dragon Ball, Naruto, One Piece, mais aussi Mobile Suit Gundam, JoJo’s Bizarre Adventure, la liste est longue des adaptations réussies en jeux vidéo, que ce soit sur Super Nintendo ou Playstation.

La liste des produits dérivés est réellement interminable. Ce peut être aussi des jouets ou des jeux de sociétés, des peluches ou des poupées, des goodies sous toutes les formes imaginables (agenda, trousses, cahiers, stylos, cartables, cartes téléphoniques ou de train, vêtements et chapellerie, maroquinerie, et même des préservatifs Sailor Moon en 2016). Il existe aussi des chaines de cafés comme le Gundam Cafe que l’on peut trouver dans les principales villes japonaises. Le centre commercial Diver City à Odaiba accueille même une reproduction d’une armure à l’échelle un depuis 2009 (le modèle a changé en 2017).