Retour vers la S.F.

Depuis quelques mois, je me suis remis à lire de façon notable de la science-fiction, cette littérature du Futur. En effet, alors que ça faisait de nombreuses années que je me contentais de suivre les (rares) sorties des œuvres de Lois Mc Master Bujold, Vernor Vinge, Tim Powers, Ian M. Banks, Sheri S. Tepper ou de Connie Willis, mon temps de lecture étant accaparé par la bande dessinée, je suis revenu à la S.F. en 2019. Il s’agit là d’un retour vers un passé qui commençais à être lointain.

Adolescent, j’étais un gros lecteur des publications du Fleuve Noir, avant d’estimer en avoir fait le tour et de m’intéresser aux publications de J’AI LU, Denoël et Pocket. J’ai ainsi accumulé ainsi des milliers d’ouvrages (la plupart étant dans des cartons empilés dans le grenier du garage). Au début des années 2000, en revenant au manga (et rejoignant la communauté Mangaverse), j’avais quasi-abandonné ce genre littéraire (que je ne suivais plus que de façon espacée, d’ailleurs).

Ce n’est que récemment que je suis revenu à cette ancienne passion, sous l’influence d’a-yin, grande lectrice de mangas mais aussi de vieilleries… pardon, de classiques de la science fiction qui ne m’ont jamais intéressé. L’année 2017 a été le premier pas effectué en direction de ce retour avec La Ménagerie de papier de Ken Liu, offert pour mon anniversaire. Un auteur récent, donc que je ne connaissais pas… Ayant adoré ce recueil, je complétais cette découverte par les deux novellas parues aussi au Belial. Néanmoins, ça aurait pu rester sans suite, malgré la lecture la même année de La Reine rouge de Lois Mc Master Bujold et d’Interférences de Connie Willis.

Il faut dire que l’année 2018 n’avait pas été marquée par des sorties concernant mes auteur·e·s fétiches. J’ai toutefois réussi à rater le dernier Neal Stephenson et deux Ken Liu, c’est dire à quel point mon intérêt était retombé. C’est alors qu’a-yin (toujours elle) m’a fait plusieurs piqures de rappel : en suivant mes conseils de lire les titres de Connie Willis et de Vernor Vinge, et devant son enthousiasme envers le dyptique Blitz de la première et Un feu sur l’abîme du second (les joies des petits prix chez Book·off), je me suis mis à les relire.

Néanmoins, l’élément déclencheur a été le conseil donné en avril 2019 par kinoumenthe (avec qui je partage une passion pour le travail de Lois Mc Master Bujold) concernant la série de quatre novellas intilutée Journal d’un AssaSynth écrit par Martha Wells. Coïncidence, ce conseil était combiné avec la sortie de la version française chez L’Atalante. J’ai adoré ! Pour enfoncer le clou, c’est à nouveau a-yin qui m’a fait acheter à tout petit prix (donc lire) du Ursula K. Le Guin (Le Livre d’or) et du Alain Damasio (La Horde du Contrevent). Pire : elle m’a offert Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin et l’omnibus Récits du Vieux Royaume de Philippe Jaworski pour mon dernier anniversaire. Pour compléter ce retour à la lecture d’auteurs français (alors que j’en lisais quasiment plus depuis au moins vingt ans), je me suis intéressé à la sortie du dernier roman d’Olivier Paquet : Les Machines fantômes.

C’est ainsi que je me suis retrouvé à retourner de façon assidue sur Noosfere (site que je n’ai jamais réellement abandonné) et même à lire quelques blogs sur la SF. Et voilà que la chronique enthousiaste (avis partagé par d’autres sites) du blog Albedo me fait essayer (et adorer là aussi) L’Effondrement de l’Empire, le tome 1 de la série L’Interdépendance de John Scalzi. Imaginez que j’ai même remis les pieds dans un magasin spécialisé S.F. (La Dimension Fantastique) fin juillet, à qui il faut que je commande les Martha Wells introuvables (et pourtant toujours commercialisés et réédités comme La Mort du nécromant) et d’autres John Scalzi (tant qu’à faire le déplacement). Et voilà comment on opère un retour vers le passé !

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Le manga, un renouvellement sans fin ?

Fin 2018, je faisais le bilan BD d’une année qui s’était passée sans enthousiasme excessif. Pratiquement huit mois plus tard, le constat est ambivalent pour le manga. Si mes lectures ont continué à baisser en volume, il y a quatre, voire cinq débuts de série qui ont réussi à m’enthousiasmer. En 2018, il n’y avait eu aucune nouvelle série avec un tome 1 en coup de cœur, en 2017, il y en avait eu trois tout comme en 2014. Sur l’année 2015, il y en avait eu quatre, une en 2013, 2012 et 2011, etc. J’y vois là la preuve d’une certaine capacité de renouvellement du manga. De nouvelles œuvres de bandes dessinées japonaises ont réussi à relancer mon intérêt alors que je pensais en avoir définitivement fait le tour.

Un peu de retour vers le passé

Il faut dire que je suis lecteur de mangas depuis le mitant des années 1990. Déjà, à la fin de ces mêmes années 1990, j’avais déjà plus ou moins abandonné la bande dessinée japonaise. En 2001, je ne lisais plus que Ranma ½ en mode automatique. Puis j’ai découvert début 2002 Maison Ikkoku, autre œuvre, mais en plus adulte, de Rumiko Takahashi, puis Lamu, (la série qui a lancé l’auteure au Japon) et c’était, à l’époque, reparti pour un tour (un gros tour) avec un pic de lectures sur l’année 2010 (entre services de presse et nombreux achats, je lisais 24-25 mangas par mois, de tous les genres et thèmes). Après une perte d’intérêt (partielle) en 2011-2012 avec quand même une dizaine de mangas lus mensuellement en 2012, une remontée d’intérêt les années suivantes, j’ai effectué dernièrement un nouveau décrochage que je pensais définitif. Il faut dire que le premier semestre 2019 a vu se terminer plusieurs séries dont j’étais plutôt friand : Maiwai, Après la pluie, Dorohedoro et Kamakura Diary. Et pourtant…

Le renouvellement

Économiquement, le manga se porte plutôt bien en France depuis de nombreuses années, le trou d’air rencontré entre 2010 et 2014 n’étant plus qu’un mauvais souvenir. La fin de locomotives comme Naruto ou Fairy Tail a été compensée par l’arrivée de nouveaux best-sellers tels que My Hero Academia ou One-Punch Man. Indéniablement, le marché francophone de bande dessinée japonaise a trouvé un « second souffle » alors qu’on pouvait craindre un effondrement comme l’ont connu les USA durant la seconde moitié des années 2000. En ce qui concerne les sorties, elles se sont stabilisées depuis quelques temps à 1600-1700 volumes par an. Néanmoins, ces mangas à succès, des shônen, forcément, ne me concernent pas, n’étant plus client de ce genre depuis de très longtemps. Les seuls mangas destinés à un lectorat jeune et masculin qui pourraient trouver grâce à mes yeux ne seraient pas de gros succès commerciaux, bien au contraire. Par contre, quelques titres que l’on pourrait classer en young seinen ont réussi à m’intéresser tels que Gleipnir ou Time Shadows. N’oublions pas le seinen très shôjo sous bien des aspects (et pour cause), j’ai nommé Le Tigre des neiges. En ce qui me concerne, c’est donc plus dans la diversité des titres proposés en version française qu’il faut rechercher mon renouvellement d’intérêt qui va se concrétiser dans mes achats du mois de septembre où je vais me jeter (plus ou moins rapidement) sur une dizaine de sorties.

La plupart de mes nouvelles lectures sont à mettre à l’actif de Kana, ce qui doit expliquer le recul permanent de l’éditeur bruxellois au niveau de ses parts de marché. En effet, en tant que bon mangaversien, je représente une boussole inversée en ce qui concerne le succès commercial. Ainsi, il existe un adage : « si ça plait à un mangaversien, ça ne va pas se vendre ! ». Mais trêve de pessimisme, laissez-moi vous présenter ces quatre « coups de cœurs » 2019 :

BL Métamorphose

Présentation de l’éditeur : À 75 ans, Yuki vit le quotidien bien réglé d’une grand-mère japonaise, entre mots croisés et cours de calligraphie. En flânant un jour dans une librairie pour fuir la chaleur, elle craque pour un manga, intriguée par sa couverture chatoyante… Ce n’est qu’en rentrant chez elle que Yuki se rend compte qu’elle a fait l’acquisition d’une bande dessinée d’un genre bien particulier : un boy’s love, une romance entre garçons ! L’histoire pourrait s’arrêter là, mais, contre toute attente, notre mamie tombe littéralement sous le charme de ce récit et n’a plus qu’une idée en tête… lire la suite ! C’est la jeune Urara, apprentie libraire et accro au genre, qui va devenir la conseillère de la vieille dame en la matière ! Pour l’adolescente timide et complexée, qui vit sa passion dans le secret, la rencontre avec Yuki va être un véritable déclic. Par-delà les générations, les deux fangirls vont s’ouvrir l’une à l’autre et découvrir les joies d’une amitié hors du commun !

Voilà un excellent premier tome, quoiqu’il se lise très vite (140 pages à 5-6 cases par planche, prépublication Internet oblige, cela fait court à l’arrivée). Les réactions de Yuki et d’Urara sont dépeintes avec bienveillance par Kaori Tsurutani, l’auteure, qui puise dans sa propre expérience pour développer son récit. C’est ainsi que l’asociabilité (relative) d’Urara est dépeinte avec pas mal de subtilité, ainsi que de son désir de nouer des relations avec des personnes partageant sa passion pour le BL. L’intérêt soudain de Yuki pour l’homo-érotisme masculin est totalement vraisemblable et n’est pas un simple artifice de scénario. Une telle maîtrise narrative est remarquable même si la mangaka n’est pas totalement une débutante ayant emporté un prix en 2007, même s’il lui a fallu ensuite une dizaine d’année avant de connaître le succès et une première série longue.

From End

Présentation de l’éditeur : Enseignante au lycée depuis peu, Rui Shinomiya tombe un jour sur une photo précieusement gardée par Rui Hayase, l’un de ses étudiants. Choquée, elle se reconnaît sur le cliché, adolescente, à l’époque où elle était victime d’agressions sexuelles. Le passé qu’elle avait tout fait pour oublier ressurgit brutalement. C’est un nouvel enfer, pavé de chantage et de manipulation, qui commence…

Il s’agit d’un thriller en trois tomes réalisé par Mitsuo Shimokitazawa, une auteure qui a une dizaine d’année de carrière qu’elle a exercée dans plusieurs déclinaisons du magazine Margaret (Shueisha). Cela se voit à son dessin, très typique des mangashi pour filles du célèbre éditeur. Par contre, en ce qui concerne le contenu, il ne va pas falloir s’attendre à de la romance lycéenne (d’où le changement de magazine, je pense). On a du sombre, du sordide, du chantage, du suspense, de la mort qui rôde (et plus). Bref, c’est un sacré thriller (pas seulement) psychologique qui nous est proposé par Kana. Et en trois tomes, je pense qu’on ne va pas s’ennuyer un seul instant et que l’on va trembler pour Rui Shinomiya jusqu’au bout. Surtout que personne ne semble vraiment honnête et on sent que la mort peut survenir à n’importe quel moment, de n’importe qui.

Hi Score Girl

Présentation de l’éditeur : 1991. Haruo est un élève de primaire qui n’a qu’une passion : les jeux vidéo. Il passe la quasi-totalité de son temps libre dans les salles d’arcade à aiguiser sa maîtrise des jeux de combat. Alors qu’il pense être le meilleur dans son domaine, ses certitudes vont voler en éclats le jour où une redoutable adversaire va se dresser contre lui : Akira, la plus brillante et la plus jolie des filles de son école. Déclaration d’amour au rétrogaming, ce récit touchant se joue des idées préconçues pour nous offrir une virée à la fois nostalgique, drôle et référencée dans la scène compétitive vidéoludique des années 1990.

Ce premier tome s’est révélé être excellent alors que le sujet choisi ne promettait rien de bon pour une personne ne s’intéressant pas (ou plus) aux jeux vidéo. D’ailleurs, la plupart des jeux ne me disent rien car j’ai surtout été un joueur sur micro-ordinateurs (C64, Amiga puis PC) et non de jeux vidéo d’arcade (peut-être aussi sont-ils trop « récents » pour moi). Donc, le côté « geek sur le retour » et la nostalgie ne fonctionnent absolument pas pour moi. Néanmoins, nous avons là une histoire à la fois très amusante et attendrissante à de nombreux moments. Certes, il faut savoir dépasser le dessin assez particulier (mais tout à fait réussi). Une fois cette étape franchie, ce n’est que du plaisir de lecture. De plus, vu la façon dont de termine le présent volume, nous ne pouvons que nous demander comment la série va évoluer, ce qui amplifie notre intérêt pour l’histoire.

La voie du tablier

Présentation de l’éditeur : Notre homme est un ancien yakuza devenu homme au foyer… Il se faisait appeler « Tatsu, l’immortel » ! Aujourd’hui, il est l’homme idéal : il prépare des bentos à tomber, il repère les meilleures promotions et il aide même d’anciens collègues (?) dans leur quotidien…Mais malgré son adorable tablier, il ne peut totalement gommer son air patibulaire et son regard de tueur… Pour notre plus grand plaisir !

Encore une série étonnante par ses prémisses improbables. Yakuza et homme au foyer, il fallait oser l’idée ! Le résultat est extrêmement hilarant, notamment le chapitre dédié au robot ménager. Certes, il faut s’habituer aux têtes des personnages, parfois bizarrement dessinées, ainsi qu’au trait un peu particulier de la série (et le détourage des silhouettes), mais une fois ce possible écueil passé, ce n’est que du plaisir à lire les « aventures » de Tatsu. S’il semble sur le forum de Mangaverse que ça ne soit pas le cas pour tout le monde, pour ma part, j’accroche totalement à l’humour et aux chutes décalées de fins de chapitres. Le rythme est soutenu car chaque histoire fait peu de pages et du coup, on ne s’ennuie jamais. Néanmoins, il faudra voir comment l’auteur va réussir à se renouveler dans la durée.

L’art comptant pour rien…

Récemment, grâce à a-yin, je suis allé voir dans la charmante et boboïsante ville de Montreuil (93) un spectacle de Franck Lepage : Conférence gesticulée · L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulue. Il s’agit d’une prestation scénique qui est à la fois un spectacle humoristique et une conférence sur l’éducation populaire (donc politique). Franck Lepage cherche à déconstruire la politique culturelle française depuis les années 1940 et de montrer en quoi elle est un outil de domination de classe au lieu de participer à la réduction des inégalités sociales. C’est excellent, hilarant et surtout très instructif !

Comme il s’agissait de la « version courte » qui ne dure que quatre heures et demi environ (plus un entracte d’une heure permettant de se sustenter), la partie sur l’art contemporain était raccourcie. Néanmoins, comme me l’avait signalé une voisine de fauteuil, on peut la trouver de façon complète sur Youtube, que je n’ai pas manqué de visionner le lendemain. Cette partie du spectacle a fait écho dans mon esprit au double billet que j’avais écrit sur l’art moderne et l’art contemporain. Cela m’a donné l’idée et l’envie de revenir sur le sujet de ces nouvelles formes d’art en reprenant et commentant les propos de Franck Lepage, d’où le présent billet.

Rappelons que l’art contemporain, étant né au mitan du XXe siècle de la rupture et de la transgression des dogmes, des habitudes, ne ressemble à rien de bien définit. S’il est avant tout un rejet de l’art moderne (principalement la peinture et la sculpture), il s’agit aussi de briser les frontières stylistiques ainsi que celles érigées entre les disciplines. C’est ainsi que tout peut devenir art, à partir du moment où on le décrète. Ainsi, trois institutions sont devenues prescriptrices de ce qu’est l’art : les institutions publiques et muséales, les galeristes (notamment lors des foires) ainsi que les critiques s’exprimant dans des revues spécialisées.

Franck Lepage, en tant que bon gauchiste, a surtout une vision matérialiste de l’histoire (ici d’histoire de l’art). Pour notre intervenant, c’est un art idéologique. Sur ce point, on peut signaler que cela semble toujours avoir été le cas, du moins dans notre civilisation occidentale. Il estime que c’est surtout la concrétisation du rêve capitaliste qui est de fabriquer de la valeur sans fabriquer de la richesse. Il y a dans l’art contemporain, l’idée d’éliminer le travail : c’est un art qui permet de fabriquer de l’argent en éliminant l’idée même de travail, c’est-à-dire « nous », en se passant de nous (sous-entendu les travailleurs). Il appelle ça du « non-travail ».

C’est ainsi qu’un art de marché, qui s’appelle l’art contemporain, s’est mis en place dès les années 1960. Bien entendu, j’estime qu’il s’agit là d’une vision idéologique qui voit de l’idéologie partout. Rappelons que la marchandisation excessive et la spéculation de l’art contemporain est un phénomène assez récent, qui date du milieu des années 1990. C’est plutôt que la financiarisation de l’économie en général a aussi touché l’art contemporain, ce qui a donné une bulle artistico-financière.

Franck Lepage nous explique que serait les américains qui auraient compris qu’il fallait inverser le principe qui voulait que ce fût l’œuvre qui fait l’artiste (généralement des centaines d’années après le décès de ce dernier) mais qu’il fallait désigner des gens comme artistes. À partir de ce moment, tout ce qu’ils faisaient étaient de l’art, un art qui est immédiat. Cela a permis de créer un marché, ce qui n’est pas possible avec l’art traditionnel (exemple pris : Velasquez) car il n’y a pas assez de pièces disponibles. En effet, pour qu’il y ait un marché, il faut trois conditions : des « riches » (c’est pour ça que le marché de l’art se développe en Chine), des œuvres à profusion, et il faut une institution qui garantisse la valeur de l’œuvre et la cote de l’artiste, ce que fait le ministère de la culture en France en achetant de l’art contemporain (avec de l’argent public, c’est pour cela que ça nous concerne aussi).

Franck Lepage parle ensuite de sommes extravagantes qui créent une cote (sommes qui restent secrètes par décision du Conseil constitutionnel afin de ne pas nuire à la cote de l’artiste). Pour ma part, je me suis fait la remarque qu’il y avait une contradiction dans les propos de notre intervenant : S’il faut garder secret le montant des achats publics, cela pourrait surtout dire que les sommes sont en réalité très faibles, largement en dessous de la cote. Dans ses différents rapports annuels, nous pouvons voir que Le CNAP (le ministère de la culture donc) « dépense » chaque année entre 200 000 et 550 000 euros pour l’achat d’une centaine d’œuvres d’art plastique. Ce ne sont pas des sommes « extravagantes », surtout ramené à l’unité, de mon point de vue.

Franck Lepage estime enfin que l’art contemporain est une « sublime arnaque ». L’art contemporain n’est pas un art qui suit une évolution, c’est une rupture idéologique. L’art contemporain prétend « expulser la question du beau ». L’art ne s’occupe plus du beau. Or, cela est impossible car il s’agit une des trois questions fondamentales de la philosophie : celles du beau, du vrai et du juste. C’est donc un art idéologique qui décrète que c’est le regardeur qui crée l’œuvre d’art, et non plus l’œuvre d’art qui crée le public. C’est à nous de mettre du sens sur ce que l’on voit. C’est ainsi qu’on en arrive à avoir du « non-art », de casser la question de l’art.

L’art contemporain est une culture officielle, une culture d’état, comme en Union soviétique, sauf qu’elle est ici démocratique et qui consiste à valoriser en permanence la liberté d’expression. Sauf que celle-ci est sans objet, qui n’est jamais subversive et jamais transgressive. L’art contemporain est un rêve marchand, l’art n’est plus réduit qu’à un jeu formel complètement déconnecté de la vie et qui n’en est plus la traduction. Pour ma part, j’ai fini par comprendre qu’une grande partie de l’art contemporain est conceptuelle : l’art n’est pas dans l’objet lui-même mais dans le discours qui accompagne l’objet (qui peut avoir disparu, comme c’est le cas pour l’urinoir de Duchamp). À partir de là, les performances et les installations sont aussi de l’art. Mais après tout, l’art en soit n’existe pas, n’est-ce pas ? L’art est ce que les sociétés humaines considèrent être de l’art, et ce, depuis toujours.

J’en profite pour rappeler quelques caractéristiques de l’art contemporain. La principale est certainement la transgression qui se fait à plusieurs niveaux : l’art n’est plus seulement dans l’objet (ce qui fait que l’œuvre peut être dématérialisée), il est dans la conceptualisation, l’hybridation (à commencer par l’installation), avec un phénomène d’éphémèrisation (avec les happenings, les performances), etc. De plus, l’œuvre d’art contemporain peut intégrer son contexte (le lieu) ou le public. Il y a aussi l’exploration des limites : celles du bon goût, celle de l’authenticité, celle de la morale et celle juridique. C’est qu’il y a beaucoup de second degré et d’ironie dans l’art contemporain.

Ajoutons à cela la diversification des matériaux (ce qui pose notamment le problème de la conservation et de la restauration) qui a particulièrement entrainé le déclin de la peinture (qui est l’archétype de l’art pour beaucoup de monde, après tout) jusqu’à la fin des années 1990. Dans l’art contemporain, la peinture est devenue monumentale, sans cadre. Il y a aussi la façon de collectionner qui a changé : on a désormais, notamment dans le cas des collections particulières, une logique de fondation, d’entrepôts, liée aux difficultés d’installer les œuvres acquises. Enfin, n’oublions pas le statut des reproductions : l’art contemporain ne se reproduit pas, il se raconte. D’où l’importance des discours. Et c’est ainsi que « tout est art ! » comme le dit Ben (dont j’ai raté l’exposition à Maillol).

Une partie de la diatribe de Franck Lepage sur l’art contemporain s’enfonce à un moment dans une longue litanie d’exemples plus ridicules les uns que les autres, présentés de façon partielle et partiale. Après, n’oublions pas qu’il l’avait annoncé dès le début du spectacle : c’était de la caricature et il allait débiter « un tissu de contre-vérités ». Il aurait pu ajouter qu’il allait abuser des généralisations afin de faire passer des cas extrêmes pour la norme. Ainsi, il s’offusque qu’une œuvre d’art contemporain de Damien Hirst, Lullaby Spring, s’est vendue plus chère qu’une toile de Velasquez chez Sotheby’s en 2007. Effectivement, suite à une recherche sur Internet, j’ai pu constater que cet artiste anglo-saxon est parfaitement représentatif des dérives financières et de la bulle spéculative qui s’est développée autour de l’art contemporain depuis le milieu des années 1990, n’hésitant pas à monter des « combines » pour maintenir sa cote.

La conclusion de Franck Lepage est qu’il défend l’art « classique » des attaques de l’art contemporain qui prétend évacuer la question de l’art en expulsant le sens, ce qui est du totalitarisme d’autant plus grave que la culture d’état est réduite à l’art, ici, l’art contemporain. Rappelons que ses propos ne représentent qu’une trentaine de minutes dans l’ensemble d’un (excellent) spectacle de plus de cinq heures consacrées à la culture « avec un grand Q », celle du ministère français de la culture.

La mienne est que Franck Lepage a une conception assez passéiste de l’art (vision que j’aurai tendance à partager, au moins à propos de certains aspects de l’art contemporain) et qu’il politise à outrance son propos (c’est un spectacle, après tout). Surtout, il utilise une vision marxisante de l’économie et de la société, vision qui n’a pas donné que d’excellents résultats, il me semble. Pourquoi pas… mais quand je vois ce qu’à donné l’art « communiste », que ça soit en U.R.S.S. ou en Chine populaire, je me dis que l’art « capitaliste » au moins l’avantage de me laisser libre (au moins en apparence) de penser par moi-même.

Pour terminer, voici trois liens renvoyant vers des vidéos disponibles sur Internet :
Trois réacs à la FIAC (avec Franck Lepage)
Aude de Kerros, L’imposture de l’art contemporain : du discours à la finance
Agora des Savoirs – Nathalie Heinich – L’art contemporain : une révolution artistique ?

Dorohedoro, c’est clos !

Après seize années de parution (pour la version française), la formidable série Dorohedoro s’est achevée en ce mois de juin 2019 avec son tome 23. Héritage de la reprise des éditions Végétal Manga par l’éditeur toulonnais Soleil Prod, le titre a continué à paraitre malgré quelques vicissitudes, à commencer par de mauvaises ventes qui ont été à l’origine d’un hiatus de deux années entre les tomes 2 et 3 puis entre les tomes 3 et 4. Heureusement, Iker Bilbao (que je remercie une fois de plus), le responsable d’édition du label Soleil Manga, s’est battu pour relancer (notamment en rendant la série à nouveau disponible pour une poignée de nouveaux fans) puis pour continuer sur un rythme plus en adéquation avec les habitudes des lecteurs de bandes dessinées japonaises. C’est ainsi que le public francophone a pu en voir la fin. N’oublions pas qu’au Japon, Dorohedoro a connu deux arrêts de magazines (Ikki puis HiBaNa), ce qui n’a pas non plus aidé la commercialisation de la version francophone.

Dorohedoro 23
Samedi 22 juin : a-yin, Shermane (hors cadre) et moi sommes allés acheter notre tome 23 à la librairie Komikku !
La voici, la fin tant attendue !

Au fait, ça parle de quoi ?

L’univers de Dorohedoro est divisé en deux : tout d’abord, il y a Hole, là où (sur)vivent les humains, dans une société délabrée. En effet, ils sont victimes des mages qui vivent dans une autre dimension et qui viennent s’exercer ou s’amuser à transformer les hommes en diverses choses, selon leur talent magique. Leur pouvoir résulte de leur personnalité et le résultat est souvent imprévisible. Certains peuvent vous transformer en champignons, d’autre vous découper en rondelles sans vous tuer, d’autre encore peuvent vous faire fondre, ou se téléporter, ou vous muter en saurien, en insecte, etc. Des mages, aux pouvoirs très recherchés, peuvent vous soigner et vous restaurer physiquement quelque soit l’importance de vos blessures. Il se dit même que certains mages maitrisent le temps…

Le premier tome de la série commence à Hole où Caïman, un humain (?) dont la tête est celle d’un lézard et qui est amnésique, cherche à tuer tous les mages qu’il rencontre mais seulement après avoir vérifié qu’il ne s’agissait pas de celui qui l’avait transformé. Il est assisté dans sa quête par Nikaido, la tenancière d’un restaurant de gyozas et redoutable combattante. Cependant, à force de tuer des mages alors que ceux-ci ont plus l’habitude d’être des chasseurs que des proies, notre duo attire sur lui l’attention de En, le dirigeant (de fait) du monde des mages. En est un mage surpuissant qui bénéficie de l’aide de Chidamura, le premier et le plus puissant des diables. Ceux-ci sont des anciens mages qui ont réussi à passer un examen après un entrainement très sélectif et réservé aux meilleurs.

En décide alors de mettre deux de ses plus puissants acolytes à la recherche de ces tueurs de mages : Shin (un demi-humain) et Noï. Ce sont deux puissants combattants, aux pouvoirs magiques redoutables. L’affaire devrait être ainsi rondement menée… sauf que Caïman est insensible à la magie. Celle-ci s’exprime sous forme de fumée, une fumée de poudre noire, que peuvent produire tous les mages, la quantité dépendant de leur puissance magique. Il se révèle assez rapidement que Caïman semble lié à une secte, celle des « yeux en croix » qui regroupe des mages minables, ceux incapables de lancer de la fumée. Pour compliquer le tout, En a déjà eu affaire aux étranges pouvoirs du chef des « yeux en croix » et ne s’en est sorti que de justesse il y a de nombreuses années. Il pensait pourtant avoir réussi à s’en débarrasser. Il faut dire que dans un monde où la mort est rarement définitive, aucune victoire ne peut l’être… définitive !

Un univers baroque et très sombre

Q-Hayashida, l’auteure, a un graphisme immédiatement reconnaissable. Il est à la fois lâché et très sombre. Pour Dorohedoro, elle semble aussi avoir été influencée à certains moments par l’artiste suisse H.R. Giger et ses peintures biomécaniques, mais aussi par l’artiste japonais Kenji Yanobe célèbre pour ses sculptures issues d’un univers dystopique. On apprend dans l’entretien (malheureusement assez décevant) paru dans le numéro 5 du magazine ATOM que l’auteure a été marquée par le film Alien et par une exposition dédiée à Giger. En effet, ce sont plus les films, les clips vidéo et les séries TV qui sont ses sources d’inspiration que ses lectures manga (pourtant nombreuses). Cela explique peut-être le dessin personnel (elle n’utilise pas d’assistant) de Q-Hayashida, que l’on ne peut rattacher à tel ou tel courant ou déceler facilement telle ou telle influence (elle n’a jamais été assistante de quiconque). Il s’agit là d’une des trois qualités principales du titre, incontestablement.

Au niveau de la narration et de la mise en page, l’originalité n’est pas de mise, par contre. C’est l’efficacité qui prime. Il est stupéfiant de voir à quel point il est facile de rentrer dans l’histoire, que ce soit avec le premier tome ou avec les volumes suivants, même lorsqu’un certain temps s’est écoulé entre deux sorties. Pourtant, le récit repose sur une double trame narrative. Cette facilité est d’autant surprenante que la mangaka n’a eu que très peu de temps pour livrer les premiers chapitres de Dorohedoro et qu’elle était encore relativement débutante à l’époque avec juste comme expérience une nouvelle (celle de ses débuts professionnels suite à un concours de débutants) intitulée Sofa-chan, et une courte série (Maken X Another), les deux étant paru chez Kodansha. De plus, le scénario n’est pas réellement élaboré à l’avance, Q-Hayashida avoue le concevoir au fur et à mesure de la composition des chapitres.

D’après un entretien disponible en anglais (à l’origine paru au Japon), cette facilité de lecture est surtout due au travail, notamment suite à de nombreux échanges avec son responsable éditorial chez IKKI. Le talent joue aussi, sans le moindre doute, et nous avons là le deuxième point fort de la série. Le troisième est lié aux personnages. Que ce soit les principaux (Caïman, Nikaïdo et Prof Kasukabe d’un côté, En, Shin et Noï de l’autre), ou les secondaires (trop nombreux pour être cités), ils sont tous attachants à leur manière. Il est à noter qu’il n’y a pas réellement de romance, que ça soit entre Caïman et Nikaïdo ou entre Shin et Noï. Q-Hayashida a voulu retrouver la relation qu’avaient les agents Mulder et Scully dans la série X-Files. C’est un peu dommage pour les fans d’histoires de cœur mais c’est tant mieux pour la qualité du récit.

Ce tome 23, il vaut quoi ?

Dans la postface du dernier volume, nous apprenons qu’à un moment, Q-Hayashida avait des difficultés avec la création de sa série et elle avait annoncé qu’elle allait l’achever, ce qui aurait donné un total de 19 volumes. Puis après avoir relu l’ensemble des tomes parus, elle avait retrouvé l’énergie et l’envie de la continuer afin de la conclure de façon satisfaisante. Les lectrices et lecteurs peuvent ressentir cette lassitude puis cette volonté de prolonger l’aventure. Il faut reconnaître que Dorohedoro a perdu petit à petit certaines qualités de ses débuts, notamment la vivacité du récit, et que l’auteure s’est un peu fourvoyée en empruntant certaines voies peu satisfaisantes dans les méandres d’une narration jusqu’ici plutôt fluide.

Il est difficile de situer exactement cette baisse de qualité, surtout que tout le monde ne la placerait pas au même endroit. En ce qui me concerne, le milieu du tome 16 est un marqueur avec l’évolution de Nikaïdo. Il y a un changement de ton qui devient plus grand-guignolesque. De plus, toute la partie dans le grand magasin central est bien trop longue. Un autre changement est assez déplaisant, même si cela n’était pas réellement nouveau (il y avait une courte scène de bain dans le tome 6), Q-Hayashida se met à déshabiller un peu trop souvent son héroïne, de façon assez gratuite. En matière de lenteur, le tome 21 est le pire de la série, tant le délayage y est présent, avec une narration très laborieuse et donc sans rythme. L’avant-dernier volume est toutefois moins mauvais, la mangaka mettant en place les éléments nécessaires à la fin de son histoire.

Heureusement, le dernier opus retrouve en grande partie la facilité de lecture des débuts, un rythme plus soutenu et sa double trame narrative, celle-là même qui était un des points forts de l’histoire. Néanmoins, je trouve qu’il y a deux facilités scénaristiques, des deus ex-machina qui ne sont pas très satisfaisants. Impossible d’en parler ici sans dévoiler la fin, ou plutôt comment l’auteure arrive à sa conclusion, tant celle-ci est prévisible depuis de très nombreux chapitres (depuis le cliffhanger à la fin du tome 18). Néanmoins, la lecture de ces 350 pages est un réel plaisir, et c’est bien là le principal. Une fois Dorohedoro 23 refermé, il ne reste plus qu’à rouvrir le premier tome et relire l’ensemble de la série (ce que je suis en train de faire, pardi) !

Mangaverse, 18 ans (Souvenirs en images…)

Souvenirs photographiques

Les communautés Internet sont, sous certains aspects, fascinantes. Celle de Mangaverse, issue d’un site personnel donc non collectif, ne l’est pas moins. Qu’est-ce qui peut faire qu’à partir d’un thème, ici les mangas (ces fameuses bandes dessinés japonaises), tout un groupe de personnes ne se connaissant pas, n’habitant pas au même endroit, ni dans le même pays, arrivent à échanger puis à se rencontrer réellement (IRL, dans la « vraie vie » comme on dit) ? Surtout que la lecture est une occupation essentiellement solitaire. Répondre à cette question demanderait qu’un ouvrage lui soit consacré, non ?

Le site www.mangaverse.net est né en mai 2001 sous la forme d’un simple site personnel. C’est en avril 2002 qu’il est devenu un « véritable » site, avec son propre nom de domaine. Un forum s’est rapidement greffé au site afin d’offrir un espace de dialogue pratique. Ce dernier s’est développé au point de prendre une certaine indépendance au fil du temps.

C’est autour de ces deux espaces que s’est donc structurée une petite communauté, de quelques centaines de personnes pour sa partie virtuelle, de quelques dizaines pour sa partie réelle. Ce développement s’est principalement effectué durant les années 2003 à 2005, en même temps que le manga gagnait en popularité.

Certes, cela ne représente pas beaucoup de monde comparé à des « monstres » comme jeuxvideo.com ou même bdgest.com mais mangaverse.net a eu une certaine influence sur le petit monde des fans et des sites de mangas, notamment en étant fréquenté par un certain nombre de professionnels de l’édition.

Votre serviteur est arrivé en avril 2002 après avoir repris la lecture de mangas quelques mois auparavant par le biais de Maison Ikkoku, de Rumiko Takahashi, édité par Tonkam, un éditeur à l’époque au meilleur de sa forme éditoriale.

Ayant nettement plus de temps à passer sur Internet pour des raisons que l’on va dire… personnelles, je me suis investi dans cette communauté, attiré par la qualité des messages d’un certain nombre d’intervenant·e·s, ce qui tranchait pas mal avec d’autres forums et sites spécialisés dans la bande dessinée japonaise.

Le public de Mangaverse étant assez âgé (entre la vingtaine et la trentaine) et plutôt éduqué, des discussions assez développées, dépassant souvent le simple avis de lecture, se sont multipliées au fil du temps.

Surtout, certaines personnes n’ont pas hésité à aborder d’autres thèmes culturels sur le forum. C’est ainsi que, pour en rester à la bande dessinée (européenne, américaine, asiatique), de nombreux titres, parfois exigeants, ont été proposés à la lecture des plus curieuses et des plus curieux d’entre nous. La curiosité n’est pas un défaut, n’est-ce pas ? Les suggestions, les discussions ont débordé aussi sur d’autres genres comme la musique, le cinéma et l’animation (notamment par le biais du festival d’animation d’Annecy).

En ce qui me concerne, cet élargissement, hors BD, s’est fait vers la photographie et l’art (principalement pictural et moderne). Il est étrange (et amusant) d’observer l’évolution d’un passe-temps virtuel, qui est devenu au fil du temps de plus en plus réel. Si la photographie m’avait intéressé par le passé, ce n’avais jamais été réellement le cas des Beaux-Arts.

Il y a quelques années, j’avais réalisé un mini-site reprenant dix années de photographies consacrées à Mangaverse. Très rapidement, j’avais remarqué qu’il y avait un problème assez insurmontable : comment illustrer le virtuel, comment présenter des photos ayant un minimum de qualité artistique et d’intérêt pour une personne extérieure à cette communauté ? Il m’a toujours semblé que c’est impossible, mais cela ne m’a pas empêché de remettre ça cette année.

Une autre difficulté est celle de la représentation de ces rencontres. Il s’agit de rencontres privées, ce qui implique un respect assez rigoureux du droit à l’image. Impossible pour moi de représenter une rencontre lors d’un repas, avec des dizaines de personnes présentes, dont la plupart ne sont plus joignables et n’ont donc pas pu donner leur accord pour se retrouver affichées.

Cependant, cette contrainte n’est pas inintéressante. C’est ainsi que les photographies présentées tout au long des lignes suivantes ont un lien parfois assez ténu avec le manga et Mangaverse. Néanmoins, ces images n’existeraient pas si Mangaverse ne m’avait pas accueilli il y a pratiquement dix-huit années de cela.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et un bon visionnage !

Les conventions et festivals

Les conventions et les festivals sont des lieux incontournables pour toute communauté. En effet, il est possible de dépasser les limites du virtuel pour vivre sa passion dans un monde qui n’est, en réalité, pas plus en prise avec le réel même s’il est plus matériel. En effet, passer plusieurs journées dans un festival comme celui d’Angoulême ou dans une convention comme Japan Expo, fait que l’on se retrouve plongé dans une bulle coupée de la réalité extérieure. Certes, le virtuel a disparu, mais ici au profit d’une autre irréalité. Toutefois, les relations humaines sont totalement différentes…

Je vous propose ici de faire une première séquence souvenir, de la convention où des mangaversien·ne·s se sont rencontré·e·s pour la première fois au dernier festival d’Angoulême, où seulement une petite poignée d’habitué·e·s se sont retrouvé·e·s.

Le souci avec mes plus anciennes photos est double : un manque de qualités techniques (les APN n’avaient pas les performances actuelles) et un manque de qualité artistique (je n’avais aucune maîtrise des techniques photographiques… Je n’ai toujours aucun sens artistique, mais cela est un autre problème). Ainsi, il s’agit là de photos relevant plutôt du domaine du reportage, et c’est leur simple valeur de témoignage qu’il faut prendre compte, n’est-ce pas ?

Si Japan Expo est, de loin, la plus importante conventions pour les fans de mangas, et si des mangaversien·ne·s y ont fait acte de présence plus ou moins déclaré entre 2003 et 2015 (notre webmistress y allant même à plusieurs reprises entre 2006 et 2013), elle n’a pas été la seule manifestation pouvant nous intéresser, loin de là.

Le Festival International du Film d’Animation d’Annecy a été l’occasion d’organiser plusieurs rencontres dans la «vie réelle» avec divers·es «invité·e·s» entre 2003 et 2010 (je n’y vais plus depuis). Le site Mangaverse propose son compte-rendu annuel sans faillir depuis 2002.

N’oublions pas le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, moment fort pour une petite équipe (de quatre à sept personnes selon les éditions) de mangaversien·ne·s, et ce, depuis 2005.

Enfin, nous allons voir les expositions du Pulp Festival (entre autres) depuis sa création en 2014 et n’hésitons pas à aller ici ou là, à partir du moment où la bande dessinée, quel que soit son origine, est mise à l’honneur.

Les repas

Les rencontres non-virtuelles se font aussi (et peut-être surtout) autour d’un repas, généralement dans un restaurant parisien. En effet, même si une majorité mangaversien·ne·s pourraient être situés hors d’Île-de-France, la position de Paris en fait un lieu qui s’impose de lui-même.

C’est ainsi que le tout premier repas Mangaverse a eu lieu en novembre 2002 à l’occasion de l’édition parisienne du Cartoonist (une convention toulonnaise à l’origine). Pour une première, c’était une belle première, avec pratiquement une trentaine de participant·e·s, établissant ainsi dès le début un record jamais battu, et à peine approché.

Néanmoins, la situation géographique du site (disons, du PC source qui est situé en Rhône-Alpes) a permis d’organiser en mai 2003 un repas « anniversaire » à Lyon avec une quinzaine de convives.

Le plus mémorable, peut-être, des repas mangaversiens est celui qui a eu lieu en février 2005 avec vingt-deux personnes présentes. Totalement déconnecté de toute manifestation en rapport avec le manga, situé un endroit totalement excentré de Paris (les Buttes Chaumont), il reste, à mon sens, la concrétisation de la popularité de Mangaverse à cette époque. Mine de rien, plus d’un quart des participant·e·s de l’époque sont encore, presque quinze années après, encore présent·e·s (au moins virtuellement) dans la petite communauté mangaversienne.

La venue sur Paris d’un·e mangaversien·ne provincial·e a été, durant des années, l’occasion d’organiser des repas. Certains étaient annoncés publiquement sur le forum, d’autres, de plus en plus souvent, restaient limités à un petit comité d’invités. Japan Expo a permis la tenue de repas mangaversiens jusqu’en 2015 (2010 en ce qui concerne la présence de notre webmistress) et la venue d’un·e mangaversien·ne, jusqu’en 2017.

Dès 2005, mais surtout à partir de 2008, les diners se sont transformés en déjeuners suivants (ou précédents) des visites d’expositions, pour devenir la seule façon de se rencontrer autour d’un plat. Preuve de l’embourgeoisement des mangaverisien·ne·s parisien·ne·s, les restaurants fréquentés sont petit à petit montés en gamme (et en prix).

Il y a peu de photos à présenter dans cette partie, soit il y a trop de monde de visible, soit il s’agit de photos de plats, comme on en voit tant sur Instagram.

Les activités culturelles

Un petit groupe de mangaverisien·ne·s parisien·ne·s s’est mis assez tôt à faire des sorties débordant le strict cadre des mangas pour s’intéresser à d’autres formes d’art. Bien entendu, les premières activités étaient plutôt liées au Japon et ses traditions picturales.

C’est ainsi qu’en décembre 2004, quelques mangaverisien·ne·s disponibles ont accompagné notre webmistress à l’exposition Images du Monde flottant au Grand Palais à l’occasion d’un de ses (rares) passages à Paris. Ensuite, certain·e·s d’entre nous sont allés à l’exposition Miyazaki-Mœbius à la Monnaie de Paris en février 2005. La « mode » était lancée !

Ensuite, les thèmes se sont diversifiés pour s’intéresser aux autres arts, les «beaux» mais aussi le 7e et le 9e, quelque-soit leur pays d’origine. C’est ainsi que l’Asie, la bande dessinée (en général), la peinture moderne européenne et l’art contemporain sont devenus nos principaux centres d’intérêts culturels. Ceux-ci sont toutefois liés au manga et aux bandes dessinées de toutes origines, tant l’art a influencé nombre d’auteur·e·s et que de connaître le travail des principaux artistes des deux siècles passés permet de mieux comprendre et apprécier nos lectures présentes.

Je n’ai malheureusement que très peu de photos correctes des premières années, ce n’est qu’à partir de 2010 que j’ai réellement cherché à photographier les œuvres et (aussi) les mangaversien·ne·s, au point d’en abuser maintenant. Si en plus, nous combinons droit à l’image et droit de reproduction (sans oublier les fréquentes interdictions de photographier), vous comprendrez aisément pourquoi la présente section est si courte alors qu’il s’agit d’une part très importante de mes activités photographiques.

Les visites d’expositions sont les seules activités que l’on peut rattacher à Mangaverse. Les concerts ont toujours concernés qu’un très petit nombre de personnes et ne peuvent pas être considérés comme des activités mangaversiennes, peut-être à l’exception d’une édition du festival Rock en Seine, en juin 2005. Il en est de même pour les sorties au théâtre ou à des spectacles. Il y en a eu quelques-unes mais ne regroupant jamais plus de quatre mangaverisien·ne·s et restant très « privatives ».

Tourisme mangaversien

Internet est un lieu sans frontière, mais les mangaverisien·ne·s habitent quelque part. C’est ainsi que j’ai pu me promener ici où là dans l’Europe francophone, c’est-à-dire la Suisse, la Belgique mais aussi la France, (y compris Paris).

Bien entendu, la région Rhône-Alpes a été la première destination, mes voyages dans l’Est incluant rapidement la Suisse, plus précisément Genève. La Belgique, Bruxelles en fait, a aussi été rapidement un lieu de rencontres mangaversiennes.

À l’inverses, la venue de certain·e·s mangaverisien·ne·s sur Paris a été l’occasion de faire du tourisme dans la capitale française. Ces différentes pérégrinations ont débouché sur un certain nombre de photos dont la qualité s’est améliorée en même temps que les voyages se raréfiaient, ceux-ci s’étant principalement effectués entre 2004 et 2011.

Portraits

La photographie n’a semblé intéresser qu’un tout petit nombre de mangaverisien·ne·s. Allez, sur ces dix-huit années, on va dire six ou sept : moi, manu_fred, Minh, Pitite_Kourai, beanie_xz, Sakumoyo et éventuellement Shermane. Exercice essentiellement solitaire, il y a eu, entre autres, une sortie photo organisée au Père Lachaise en 2005, sans oublier un marathon photo organisé par la FNAC à Versailles en 2010 qui a regroupé certaines des personnes citées ci-avant. Les Journées du patrimoine ont été aussi l’occasion de réaliser quelques œuvres.

Capturer des images est devenu un de mes principaux passe-temps (pensez aux heures passées lors du post-traitement sous Photoshop) et, au fil des années, j’ai accumulé plusieurs dizaines de milliers de photos (au grand dam de certaines), plus ou moins liées à Mangaverse.

J’aime beaucoup photographier les mangaverisien·ne·s (surtout les mangaversiennes) même si la plupart du temps, mes sujets ne sont pas enchantés par l’exercice. Une personne est particulièrement victime de cet attrait, ayons donc une pensée pour cette pauvre « persécutée », parfois si patiente avec moi…

J’ai une nette préférence pour les photos prises sur le vif que celles posées. Il faut dire que, personnellement, je ne suis pas capable d’être naturel lorsque je pose pour quelqu’un d’autre. Par contre, je n’ai pas de problème avec mon image, ce qui fait que j’ai toujours un peu de mal à comprendre que l’on ne supporte pas d’être fixé·e sur « pellicule » numérique.

J’ai toutefois eu un petit succès avec un portrait d’Hiroshi Hirata, un auteur de manga, qui a été utilisé par le magazine Animeland et par le festival d’Angoulême pour une exposition dédiée au mangaka.

Je retravaille assez peu mes photos sous Photoshop, cela consiste principalement à améliorer le micro-contraste, mettre une courbe en S pour dynamiser l’ensemble, redresser les lignes, retravailler un peu les couleurs pour avoir une colorimétrie plus ou moins « naturelle », éventuellement passer la photo en monochrome. Pour les portraits, tout au plus, je me permets aussi de nettoyer légèrement la peau pour supprimer tel ou tel bouton un peu malvenu quand cela s’avère nécessaire.

Et maintenant, la fin ?

Objectivement, il est tout à fait possible d’estimer que la petite communauté de Mangaverse n’existe plus, et ce depuis plusieurs années. En effet, il y a la combinaison de l’arrêt du site principal en avril 2013, après pratiquement 12 années de bons et loyaux services (pour laisser la place à un autre site nommé After-Mangaverse), avec les derniers « vrai » repas Mangaverse durant l’été 2014, sans oublier la chute de la fréquentation et du nombre de messages sur le forum.

À titre plus personnel, la participation de plus en plus faible aux visites d’expositions depuis 2018 est un nouveau signe de la disparition de la communauté mangaversienne. Dorénavant, lorsqu’on arrive à former un groupe de cinq personnes, c’est un petit exploit… Pour citer Michel Berger dans une célèbre chanson interprétée par France Gall : « C’est peut être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup », même si les contextes sont totalement différents.

Néanmoins, techniquement, le site existe toujours, le forum aussi (au moins jusqu’en juillet 2019), et la création en janvier 2019 d’un Discord dédié à Mangaverse (avec l’arrivée rapide d’une trentaine de membres) par Key, un des membres les plus anciens et coadministrateur du forum (même s’il n’y va pratiquement plus depuis des années), a montré que tout n’était pas terminé. Cependant, l’activité y a chuté quelques semaines après sa mise en service, et là aussi, ça veut dire beaucoup…

Il reste de ces dix-huit années une belle aventure humaine, à l’origine de nombreuses rencontres débouchant même sur des mariages et des enfants (dans au moins deux cas). La communauté mangaversienne est issue du Web 1.0, et elle s’est pas adaptée aux changements du Web 2.0 avec l’omniprésence (si néfaste) des réseaux sociaux (nous n’avons pas créé de groupe Facebook, par exemple), du recul de l’écrit devant la vidéo, de la disparition de la réflexion au « profit » de l’émotion.

Pour conclure, je citerai un ancien mangaversien (skyzik) pour qui le site a eu, je pense, une certaine importance et qui a laissé cette phrase pleine de justesse et de bon sens dans un commentaire à l’annonce de l’arrêt de mangaverse.net par sa webmistress : « Ça collait bien dans le contexte de l’époque, mais maintenant, c’est plus une contrainte qu’autre chose, y’a plus le feu sacré, la passion… C’est la vie, et aussi le début d’une nouvelle histoire ! ».

En effet, il faut savoir passer à autre chose et à ne pas vivre dans le passé, quoique je me voie bien fêter les vingt ans de Mangaverse…

Les téléphones mobiles et moi…

Alors que j’ai dû changer en urgence de téléphone il y a une semaine, cet événement (je n’en change pas si souvent) m’a inspiré un billet sur un sujet sur lequel personne ne devait m’attendre, celui des téléphones mobiles, devenu des smartphones ou ordiphones. En effet, je suis connu auprès de mon entourage pour détester ces derniers, les pratiques qui se sont développées auprès de la majeure partir de la population. Pourtant, mon histoire avec les « téléphones intelligents » est ancienne.

Cette détestation ne m’est venue qu’avec le tactile et le développement des usages mobiles liés au Web 2.0, sans oublier la fascination que les petits écrans semble exercer sur une grande partie de la population. Ceci ne va pas changer avec la panne de mon BlackBerry Q10, ce qui m’a amené à acheter un KEY2 dans la foulée et passer ainsi d’un OS fermé et abandonné à l’écosystème Android. Ceci dit, je suis resté fidèle à la marque canadienne (les téléphones sont désormais hongkongais car conçus et fabriqués par TCL) et à ses claviers physiques, prolongeant une bonne vieille habitude.

J’ai eu très tôt un téléphone GSM, dès 1994 (si je me souviens bien), un Lisa P 9041 (en réalité, un Ericsson 1523 ou GF198) avec son clapet et son antenne rotative accompagné d’un abonnement au réseau Itineris (devenu Orange quand France Telecom a fusionné toutes ses marques et ses services, réseau auquel je suis resté abonné tout le temps). Je suis d’ailleurs resté globalement fidèle à la marque Ericsson (même si j’ai eu un Nokia et un Alcatel à un moment donné) puisque j’ai utilisé un GA628 puis un T68i (un Sony-Ericsson) durant la première moitié des années 2000. De même, mon premier « smartphone » a été un autre Sony-Ericsson : le K600i. Ce modèle, je l’ai eu début 2006 (en mars si mes estimations ne sont pas trop mauvaises).

Après avoir utilisé durant deux années (entre 2009 et début 2011) l’ultra plat (je passais mon temps à le chercher caché entre deux feuilles de papier) C902 , j’ai découvert l’univers BlackBerry quand j’ai dû changer de téléphone pour cause (habituelle) de batterie défaillante. Un client m’avait donné son ancien Bold 9000 que j’ai utilisé très brièvement avant de passer au Bold 9780 en avril 2011. J’ai ainsi pu me passer (pour les SMS) du T9 avec lequel j’étais une buse, ce qui faisait que certaines personnes se moquaient fort justement de moi (n’est-ce pas Cosmos/TongRaider ? ☺) et que j’étais stupéfait par la dextérité de certaines personnes (a-yin pour donner un exemple). Il y avait enfin un vrai clavier, avec toutes les lettres de l’alphabet, et même plus !

Je suis ensuite passé au Q10 et au tactile (partiel du fait de son clavier physique) en avril 2014 après de nombreuses années de résistance. C’est le téléphone que j’ai utilisé le plus longtemps, quasiment cinq ans, les batteries des précédents ne tenant généralement que trois années (nettement moins dans le cas de l’ultra-fin C902). D’ailleurs, ce n’est pas la batterie qui m’a fait changer (elle tenait encore facilement une journée et demi) mais la panne de la connectique USB, interdisant toute recharge ou connexion à un PC. J’espère que le nouvellement acquis KEY2 durera autant que le Q10, surtout vu son prix prohibitif pour des caractéristiques assez moyennes, tout bien considéré.

Ce bref historique de mes différents téléphones mobiles montre bien comment d’utilisateur éclairé je suis passé au fil des années à la position d’utilisateur conservateur. Le tournant s’est effectué en partie en 2009 lorsque j’ai remplacé mon smartphone K600i pour un C902 alors que les écrans tactiles avaient fait leur apparition depuis quelques temps. Tout comme Sony-Ericsson, j’ai « raté » le virage du tactile, tout en ne le regrettant pas. De même, je ne me suis jamais intéressé au côté « smart » de mes « phones » même si j’en ai eu assez tôt avec une connexion 3G (nécessaire pour connecter mon ordinateur portable à Internet où que je sois). Je ne me suis jamais passionné pour les PDA (Personal Digital Assistant), préférant les PC portables, plus polyvalents et complets. Je me souviens pourtant assez bien des Psion Series 3 et du Nokia 9000 Communicator, mais en tant que simple observateur, pas en tant qu’utilisateur.

En 2011, j’ai récidivé, cette fois avec les BlackBerry, en préférant le Bold 9780 à un modèle de la série Storm ou Torch. Le passage au Q10 a été « douloureux » avec la perte du stick au profit du tactile, heureusement qu’il restait le clavier physique. Ne voulant pas me passer de ce dernier, je suis donc passé au KEY2 (la version LE rogne un peu trop sur tout à mon goût, surtout pour un modèle qui reste assez cher). J’ai au moins gagné un écran nettement plus confortable, tant celui du Q10 était minuscule selon les normes des années 2010. Mais au prix d’un encombrement notable, surtout une fois placé dans son étui portefeuille… Reste à espérer que la partie « téléphone » soit au niveau attendu car ce que je demande en premier à un smartphone, c’est d’être un bon téléphone (ce que n’ont jamais été les iPhones par exemple). Ensuite, c’est de pouvoir échanger par SMS et e-mails.

Cette détestation du tactile s’est étendue aux PC Netbook, ou aux touchpads multi-points (et éventuellement à pression). J’utilise très peu ma tablette transformable PC Acer Switch (sauf pour lire des BD en PDF presse) et je ne supporte pas les nouvelles générations de pavés tactiles, trop tactiles justement. Il faut dire que dans le monde de l’ordinateur de bureau ou portable, le tactile ressort plus du gadget que du pratique. C’est certainement lié aux habitudes prises, mais pour l’instant, rien ne vaut une simple souris pour utiliser Windows (sauf un stylet peut-être). Il est permis de penser que ce n’est plus le cas pour de nombreux enfants. Cependant, essayez de faire une sélection précise avec Photoshop avec un écran tactile ou un touchpad et vous reviendrez m’en parler !

Pour en revenir aux téléphones, n’étant jamais (jusqu’ici) passé à iOS (jamais de la vie) ou à Android (bien obligé), je suis resté à l’écart des usages devenu habituels des smartphones : les réseaux sociaux, les jeux et les vidéos. Il faut dire qu’à l’instar de la téléphonie, mon usage d’Internet est passé de « plutôt précurseur » (milieu des années 1990) à « ringard » regrettant l’évolution 2.0 qui a vu les réseaux sociaux remplacer les forums, les blogs remplacer les sites web statiques et les échanges s’appauvrir considérablement. Je déteste ce qu’est devenu Internet, je ne comprends pas les gens qui passent leur vie accrochés à leur téléphone, discutant en marchant ou en conduisant, tapant des messages dans les transports ou en conduisant, jouant à des jeux sans intérêt ou regardant des vidéos débilitantes…

Je déteste donc les réseaux sociaux, à commencer par Twitter et Facebook, de grands pourvoyeurs de mensonges, de manipulations et de stupidités, je suis atterré par la médiocrité des vidéos à succès sur YouTube, etc. Je me suis d’ailleurs accroché avec un copain (coucou, Key ☺) sur le Discord de Mangaverse à ce sujet, ce cher Key n’ayant pas la même position que moi, et l’un n’arrivant pas à comprendre l’autre. Certes, il y a des aspects positifs dans les réseaux sociaux, mais ils sont tellement noyés par ceux, innombrables, qui sont négatifs. Il y aurait de quoi faire un billet, d’ailleurs… Or, pour moi, ce sont les smartphones (par leur usage massif) qui ont amplifié ce mouvement et tiré encore plus vers le bas le contenu d’Internet jusqu’à en arriver à ce point de non-retour. Pourtant, même si je déteste les smartphones, même si je ne suis pas resté plus de 24 heures sans en avoir. Paradoxe, quand tu nous tiens…

Le manfra (4/4)

Voici le dernier texte du cycle de quatre conférences sur le manga donné au C.D.I. du Lycée Jean Monnet entre octobre 2018 et mars 2019, celle-ci étant consacrée à un type de bande dessinée francophone qui ressemble, souvent à s’y méprendre, à son homologue japonaise, c’est-à-dire le manga. Il s’agit d’une version raccourcie de la conférence que j’ai donné au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2019, durant moins d’une heure au lieu de l’heure trente d’origine. Une version complète (et même développée) est prévue pour fin mars sur le site du9.

En effet, cela fait longtemps que des auteur·e·s veulent créer des « mangas à la française ». Dès le milieu des années 1990, on pouvait trouver en kiosque des œuvres ressemblant à la bande dessinée japonaise, malheureusement au graphisme et aux récits non maîtrisés, dans un magazine comme Yoko. Toutefois, ce n’est que récemment que le mouvement a pris de l’ampleur, avec des titres qui trouvent un certain succès public, avec des maisons d’éditions dédiées et donc une professionnalisation des « manfrakas ». C’est à type d’ouvrages que nous allons parler aujourd’hui.

Avant de revenir sur l’histoire de ce que nous appelons ici « manfra » et d’en étudier les différents aspects, il est nécessaire d’en établir une définition, ce qui permet de borner le champ de cette conférence. Pour moi, est du manfra toute œuvre édité originellement en francophonie et qui veut ressembler à du manga, ce qui peut aller jusqu’à l’utilisation d’un sens de lecture de droite à gauche. Il s’agit ici d’écarter les bandes dessinées dites « hybrides » (pour ce que ça peut vouloir signifier) comme L’Immeuble d’en face de Vanyda, La Rose écarlate de Patricia Lyfoung ou L’Extrabouriffante aventure des Super Deltas d’Edouard Court. Par bande dessinée hybride, j’entends les BD qui empruntent différents éléments narratifs aussi bien au manga qu’au Franco-belge (sans oublier les comics) et qui ne sont pas au format « manga ».

Pour cela, nous devons faire ressortir ce qui, pour le grand public, compose les principales caractéristiques du manga. Tout d’abord, c’est le N&B, même s’il existe de nombreuses œuvres en franco-belge ou de comics books qui ne sont pas en couleur et ce, depuis des décennies. Il faut aussi un nombre élevé de pages (environ 200). Ensuite, c’est le format : le manfra, sauf exception, se doit d’être du format B6 (125 × 176 mm), voire A6 (105 × 148 mm), jusqu’au A5 (148 × 210 mm). La présence d’une jaquette est un plus indéniable, tout comme le sens de lecture « à la japonaise ». Voilà pour la forme.

Pour le fond, un graphisme plus ou moins copié des mangas shônen ou des shôjo grand public est plus ou moins inévitable (alors que le manga propose une très grande diversité graphique). C’est ainsi que nous rencontrons surtout un dessin que j’appelle semi-réaliste néoténique (avec des – plus ou moins – grands yeux) ou alors comique de type SD (Super Déformé). La narration, grâce à la pagination de l’ouvrage, est aussi d’inspiration manga, c’est-à-dire avec peu d’ellipses et la présence régulière d’enchainements de point de vue à point de vue (d’après l’analyse de Scott Mc Cloud).

Il y a donc une volonté manifeste des auteur·e·s de faire du manfra. Cependant, il semble que nombre de manfras n’arrivent pas à de débarrasser d’une certaine tendance à être trop verbeux. Outre l’influence des bandes dessinées dites « classiques », il y a la nécessité de faire passer un certain nombre d’informations en relativement peu de pages, car les séries font rarement plus de trois ou quatre tomes.

Enfin, il faut aussi la volonté de l’éditeur d’utiliser (au moins en partie) le canal de diffusion des mangas pour vendre ses manfras (diffuseur-distributeur / communication / disponibilité en rayon spécialisé). Ce dernier point est important. Si la prépublication dans une revue spécialisée (papier) ou sur un site web n’est pas indispensable, il faut une démarche « professionnelle » et commerciale effectuée par une structure éditoriale. Néanmoins, il y a toujours des cas discutables. Par exemple, je considère que Cédric Tchao fait du manfra même si Le Grand pélican a été commercialisé par un éditeur généraliste. Cependant, on se situe là aux limites de la présente définition.

J’ai ainsi écarté de ma définition du manfra les œuvres que l’on peut trouver dans le domaine du yaoi car si de nombreuses publications sont créées par des auteur·e·s francophones, comme on peut le constater lorsqu’on va à la convention Y/CON, il s’agit quasi-exclusivement d’autoédition ou de structures non-professionnelles. De plus, il s’agit d’un « monde » qui mérite un thème dédié (d’ailleurs abordé dans un des numéros de la revue Manga 10 000 images).

Intéressons-nous maintenant à la jeune histoire du manfra. On en trouve les prémisses dans les années 1990 (juillet 1994 pour être précis) dans les petits suppléments de Kameha, la revue de prépublication et de rédactionnel sur le manga des éditions Glénat. Cela s’appelait Kameha Kids et proposait de très courtes histoires dessinées dans un « style manga ». Il y a eu aussi le magazine Yoko, proposant à partir de décembre 1995 et jusqu’à fin 1997 des bandes dessinées plus ou moins travaillées à l’influence manga plus qu’évidente (y compris dans sa facette hentai). Ceci dit, surtout dans le cas de Kameha Kids, on était plus dans le fanzinat que dans de la véritable publication professionnelle.

Je date la naissance du manfra à avril 2005 lorsque Pika Éditions prépublie Dys de Moonkey, suivi de près par Dreamland de Reno Lemaire dans son magazine Shônen Collection. Les premiers tomes reliés des deux séries sortent en janvier 2006. Il y a aussi le cas du tome 1 de Dofus qui est sorti chez Ankama en octobre 2005. Ce titre est le produit dérivé d’un jeu vidéo, il n’est pas très manga dans son dessin et sa narration, cependant, il est en petit format et en N&B. Surtout, il est revendiqué comme étant du « manga » aussi bien par ses auteurs (Ancestral Z et Tot) que par l’éditeur.

Pink Diary, de Jenny, sort avec succès en avril 2006 chez Delcourt, mais pas dans sa collection manga qui est dirigée à l’époque par Akata. Une distinction qui doit vraisemblablement plus à cette externalisation qu’à la volonté de Delcourt de séparer manga et manfra.
Pika continue à creuser le sillon du manfra avec Vis-à-vis de Miya (2007) puis Catacombes de de Vald (2008). Ankama développe sa collection Dofus avec des séries dérivées : Dofus Arena (2007) et Dofus Monster (2007). L’éditeur roubaisien cible ensuite sans réel succès un public féminin avec Kuma Kuma (2008).
Kana se lance dans le manfra via sa collection Made In qui est consacrée aux bandes dessinées asiatiques avec IO Memories de Chris Lamquet en juillet 2007. Si l’auteur voulait faire du manga, cela ne ressent pas dans le graphisme ni dans la narration qui restent très personnels.

Cependant, c’est du côté des Humanos que le manfra prend une toute autre dimension. Avec la volonté affichée de faire du manga à l’européenne, de mettre en place une prépublication avant de sortir les récits en tomes reliés et surtout un grand nombre de titres proposés en même temps. Le premier numéro de Shogun Mag sort en octobre 2006. Il s’agit donc d’un magazine mensuel de près de 350 pages et contenant une dizaine de séries réalisées sous forme de chapitres à suivre.

Certains titres sortent tous les mois mais tout le monde n’arrive pas à suivre le rythme. Cela permet un roulement et l’arrivée de nouvelles séries (exemple : Kairi dans le numéro 3 de décembre 2006). Dès avril 2007, les difficultés de trouver un public (et donc de faire des ventes suffisantes) apparaissent au grand jour car il faut attendre deux mois le numéro suivant qui est alors proposé sous une nouvelle formule : Shogun Shonen d’un côté et Shogun Seinen de l’autre (pour les deux, environ 280 pages, 8 séries dont plusieurs nouvelles). Une tentative Shogun Life (plutôt axée vers un public féminin) a lieu en novembre 2007, sans suite. En 2008, les deux magazines sortent en alternance tous les mois : Shogun Seinen en janvier pour le numéro 4 et, ce qui se révèle être par la suite le chant du cygne, le numéro 12 (la numérotation du magazine originel étant ici suivie) de Shogun Shonen sort en février. Il faut se souvenir que l’éditeur fait faillite à cette période et se retrouve de longs mois en redressement judiciaire.

Pratiquement un an plus tard, en février 2009, le magazine réapparait en ligne avec une formule bimensuelle et en lecture gratuite. Avec environ 350 pages virtuelles, ce ne sont pas moins de 16 séries qui sont proposées. Le premier numéro ne contient que des rééditions de premiers chapitres de séries en cours, certainement pour toucher un nouveau public, de nouveaux titres étant promis dès le deuxième numéros. La nouvelle tentative tourne rapidement court puisque fin avril, c’est l’arrêt définitif avec le cinquième opus.

Je vois cinq explications aux échecs qu’ont connus Pika et surtout Les Humanoïdes associés : La période 2008-2012 est une période de retournement de marché pour le manga avec un recul important des ventes. Les titres sont de qualité variable, pour ne pas dire quasiment amateurs dans certains cas, surtout au niveau du dessin, ce qui est compréhensible, les auteur·e·s étant quasiment toutes et tous débutant·e·s. Trop de séries visent un public un peu âgé avec des thèmes parlant surtout à des jeunes adultes. La réussite de Dreamland, là tous les autres (ou presque) échouent, s’explique sûrement, outre par des qualités intrinsèques, par le fait que c’est du « pur » shônen-like. N’oublions pas que le public manga, à cette époque, était assez sectaire : seuls les titres d’origine japonaise trouvaient grâce à ses yeux. Enfin, il y a surproduction à cause de Shogun mag et de différentes tentatives de global manga (c’est-à-dire toute bande dessinée occidentale s’inspirant du manga, le manfra étant une sous-division linguistique du global manga), par exemple chez Akileos ou Soleil Manga. C’est ainsi que le manfra connaît le même destin que le manhua : arrêts des séries en cours et arrêts de commercialisation.

La prépublication étant définitivement morte, vive la publication directement en volume relié. C’est la société roubaisienne Ankama qui relance le manfra en 2012-2013 par le biais de sa branche édition. L’éditeur était certes précurseur avec Dofus mais il s’agit là d’un cas particulier, c’est-à-dire l’adaptation du jeu vidéo éponyme. Il y a eu aussi Debaser (9 tomes entre 2008-2014, en pause) qui a tous les ingrédients du manfra même si l’œuvre de Raf est éditée dans la collection 619 consacrée aux bandes dessinées dérivées des cultures urbaines et des comics actuels.

Ankama récidive avec Wakfu, ou plutôt avec sa version manga, une version BD existant déjà depuis plusieurs années. Comme il s’agit là de l’adaptation de l’autre jeu vidéo à succès de l’éditeur (lui-même issu d’une série d’animation), ce sont les succès de City Hall et surtout de Radiant qui montrent que l’on peut faire du manga à la française et en vivre. Pourtant (ou heureusement), ces deux séries ne sont pas intégrées à la collection manga créée en 2011 et dirigée par JD Morvan. Comprenant (notamment) les mangas Soil, Hitman, La Paire et le sabre, Togainu no Chi, le manfra Appartement 44 et le global manga adaptant le film Le dernier maître de l’air, la collection Kuri n’existe qu’entre 2010 et 2013. Notons aussi qu’Ankama a proposé en 2011 un magazine de prépublication de mangas originaux : Akiba (janvier 2011 – août 2011).

City Hall et Radiant ne devaient faire que trois tomes à l’origine. Le succès ayant été au rendez-vous, les deux séries se sont vues prolongées, City Hall atteignant un total de sept volumes (le septième clôturant le deuxième cycle) alors que Radiant est toujours en cours avec un onzième tome sorti en février 2019. City Hall a été décliné en Jeux de Rôle plateau et Grandeur Nature. Il a même inspiré une recette de cuisine, preuve de son impact hors du petit monde de la bande dessinée. Quant à Radiant, traduit en japonais dans un magazine confidentiel, il a réussi l’exploit d’être décliné en animé au Japon dans une version s’adressant à un plus jeune public qu’à l’origine.

Nul ne doute que l’appétit des différents éditeurs francophones a été aiguisé, surtout avec la réussite commerciale de l’adaptation en manfra du jeu social en ligne Amour Sucré, un jackpot pour l’éditeur Akileos qui avait tenté l’aventure du global manga avant d’arrêter très rapidement devant les ventes catastrophiques de ses premiers titres. Il y a par exemple Glénat qui se met à investir depuis quelques années sur la création française de manfra, notamment avec VanRah, une autodidacte passionnée par le dessin et extrêmement douée, ainsi qu’avec Izu, pseudonyme de Guillaume Dorison, ancien directeur de collection du magazine Shogun mag et scénariste de plusieurs manfra et BD (sous son nom) chez différents éditeurs. Ce n’est pas pour autant qu’Izu, avec Shonen, dessinateur de plus en plus confirmé, réussi à trouver à chaque fois le succès, à l’exemple de Lords of Kaos, titre publié par Pika et interrompu au bout de deux tomes. L’éditeur peine toujours à renouveler le succès de Dreamland mais ne désespère pas d’y arriver avec Everdark.

C’est autour du mitant des années 2010 que l’on voit arriver une nouvelle vague d’œuvres relevant du manfra. Dara, connu pour son Appartement 44 chez Ankama, réussi à placer une série chez un des plus importants éditeurs BD, Casterman, en dehors de la collection manga de ce dernier. Ki-oon, l’éditeur de manga indépendant bien connu pour la qualité de son travail se lance dans la création française avec le professionnalisme qui le caractérise. C’est ainsi que Shonen montre ses remarquables progrès en matière de dessin dans sa série Outlaw Players (toujours en cours, 7 tomes depuis 2016). Cependant, le nouveau succès du moment est Ki & Hi qui réussit l’exploit de rejoindre les plus gros succès en manga. Avec 190 000 exemplaires des tomes 1 et 2 vendus en 2017, le titre est aux portes du top 10 annuel manga, mais avec seulement deux volumes. Le record d’Amour sucré est très largement battu. Toute la puissance des réseaux sociaux, et notamment de YouTube, s’exprime ici car ce n’est pas la qualité de l’œuvre – très relative – qui a pu être le moteur principal des ventes. À l’inverse, c’est un flop commercial absolu que connait Akata avec Les Torches d’Arkylon, série immédiatement stoppée après un seul tome et disponible en autoédition par son auteur pour la suite.

Cette vague s’amplifie tout naturellement avec l’arrivée sur le marché du manfra de nouveaux éditeurs, créés ex nihilo pour commercialiser des titres à la qualité variable. Si H2T et E.D Édition ont une démarche professionnelle, manifestement réfléchie, en proposant une prépublication en ligne (en partie gratuite) débouchant ensuite sur une sortie imprimée de qualité distribuée en librairie spécialisée, les éditions Olydri et Yüreka montrent plus d’amateurisme pour leur manfra, ce qui ne doit pas préjuger de l’avenir, étant donné qu’il est toujours difficile de se lancer, surtout lorsque l’on vient du monde de la vidéo communautaire en ligne comme c’est le cas pour Olydri.

E.D Édition a été créé en 2011 pour publier le travail d’Emeric et Damien Chazal, deux frères passionnés de mangas n’ayant pas pu percer au Japon comme ils l’espéraient. Head-Trick rencontre un certain succès sur Internet, ce qui leur permet de se lancer dans l’aventure de l’édition. Le succès des ventes papier (plus de 15 000 exemplaires de la série ont été vendus entre 2011 et 2013) a permis de décliner l’univers de la série en plusieurs produits dérivés, ce qui permet de rentabiliser encore plus l’ensemble.

La maison d’édition H2T (Hydre à 2 Têtes) est créée en mars 2016 par Ludivine Gouhier et Mahmoud Larguem (de retour en France après avoir tenu durant 7 ans un manga café à Montréal) en ayant pour but de proposer des créations originales sur un site dédié où chaque chapitre peut être lu pour une somme modique. Une fois qu’il y a suffisamment de pages, un tome peut être alors imprimé et diffusé en librairie. Proposant du manfra, du global manga mais aussi du manga, sans oublier du simili franco-belge, l’éditeur a basé son modèle économique sur une sorte de micro réseau social entre les auteur·e·s et leur lectorat reposant sur un site et des rencontres sur des salons et conventions. Leur capacité à proposer des séries de qualité a éveillé l’intérêt de Hachette qui en a fait un label adossé à Pika Édition en mai 2018, certainement pour rattraper le retard pris par sa branche manga dans la création francophone (ce qui est un comble pour un précurseur).

L’année 2018 voit s’amplifier le mouvement du manfra, notamment sous l’impulsion de Glénat qui continue à proposer de nouveaux titres. Avec quatre lancements l’année dernière dont Versus Fighting Story sur un scénario de l’incontournable Izu, Mortician de l’auteure maison VanRah et surtout de Tinta Run de Christophe Cointault, l’éditeur grenoblois a passé la vitesse supérieure. De son côté, outre son développement dans le manfra grâce au rachat de H2T, Pika espère beaucoup du frère cousin de Reno avec Everdark de Romain Lemaire qui vient juste de débuter. Ankama, qui n’a jamais quitté le domaine, même après l’arrêt de sa collection manga et de son magazine de prépublication, lance en février 2018 Talli, fille de la lune, un manfra de Sourya Sihachakr, déjà dessinateur pour une série du label 619. Prévue en cinq tomes, il s’agit d’une œuvre assez éloignée de ce que publie l’éditeur roubaisien. L’élan pris en 2018 concerne aussi les régions d’outre-mer. Il y avait bien eu Caraïbéditions il y a une dizaine d’année : deux tentatives pour autant d’échecs. Il y a surtout Redskin de Staark, édité par Des bulles dans l’océan, un éditeur-libraire basé à Saint-Denis sur l’île de La Réunion. Le manga y rencontre un grand succès, ce qui rend viable le projet de Staark qui a même pu engager deux assistants pour pouvoir sortir plus rapidement sa série.

Une caractéristique du manfra, qui n’apparait pas clairement dans cette conférence, est la diversité des profils, avec une présence accrue des femmes, ainsi que des jeunes issus de l’immigration. Cela change agréablement de la bande dessinée franco-belge où la diversité ne règne pas en maitre, c’est le moins que l’on puisse dire. En effet, derrière les nombreux pseudonymes et label exerçant dans le manfra, nous pouvons trouver autant de profils différents, d’origines variées qu’il y a d’auteur·e·s mais aussi de responsables éditoriaux.

Si la grande majorité des auteur·e·s de manfra sont plus ou moins autodidactes ou viennent de la bande dessinée franco-belge, il y en a (peu) qui ont fait des écoles spécialisées ou des écoles d’art. Ces dernières sont d’ailleurs à privilégier tant la diversité de leurs formations permet d’acquérir de nombreuses techniques et connaissances en art plastique en plus du dessin. En Belgique, les plus connues sont l’Institut Saint-Luc de Bruxelles (par laquelle de nombreux auteurs de BD sont passés) ainsi que l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (mais la bande dessinée n’y est pas enseignée). En France, l’École des Gobelins est la voie royale grâce à un enseignement d’une très grande valeur (toutefois l’animation et le jeu vidéo sont privilégiés à la bande dessinée). Cependant, il y a de nombreuses écoles de qualité en province, telles que l’EESI à Angoulême / Poitiers, l’École Émile Cohl à Lyon, ainsi que L’Iconograf à Strasbourg, la Haute école des Arts du Rhin à Mulhouse / Strasbourg ou l’École Pivaut à Nantes / Rennes, l’EIMA à Toulouse. Cette liste n’est pas exhaustive, bien entendu. De plus, il existe des écoles privées spécialisées dans l’apprentissage du manga. Il y a par exemple Eurasiam à Paris et Human Academy à Angoulême. Une liste très complète de ces écoles publiques et privées est disponible sur le site de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image d’Angoulême.