Fumi Yoshinaga, bio et biblio

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C’est bien connu, le droit mène à tout (à condition d’en sortir), y compris à devenir auteur de manga. C’est le cas de Fumi Yoshinaga. Cette tokyoïte est diplômée en droit après avoir suivi des études juridiques à l’université Keiyô (une université privée de Tokyo très réputée). Cela explique certainement la profession de Kakei dans What Did You Eat Yesterday? et son traitement réaliste. Toutefois, Fumi Yoshinaga a eu l’excellente idée d’abandonner toute carrière de juriste pour se consacrer au manga. Ce qui devait être une passion avant de devenir un métier a commencé par des dôjinshi (c’est-à-dire des publications plus ou moins amateures en autoédition) qui ont rapidement connu le succès. Fumi Yoshinaga va sur ses 18 ans lorsqu’elle débute, en janvier 1989, sa carrière de dôjinshika : elle publie son premier ouvrage en reprenant l’univers de La Rose de Versailles.

Cependant, ce sont surtout avec ses yaoi consacrés à Slam Dunk qu’elle rencontre le succès (une quarantaine de titres sont réalisés entre 1992 et 2005). Elle fait alors partie du cercle Oosawa Kaseifu Kyoukai. La réussite est telle qu’elle débute professionnellement en 1994 dans la revue Hanaoto avec The Moon and the Sandals (Tsuki to sandal en VO). Le titre est édité en deux tomes reliés en 1996 et 2000 par l’éditeur Hôbunsha. Fumi Yoshinaga commence alors une carrière remarquée et remarquable dans le boys love avant de se diversifier dans le shôjo puis dans le seinen. Toutefois, elle n’a jamais abandonné le monde du dôjin, continuant à publier, plus rarement mais régulièrement, des titres après 1995. Ceux-ci, quand ils ne proposent pas une histoire originale, sont placés dans l’univers d’Antique Baquery puis dans celui de What did You Eat Yesterday?

L’auteure est très discrète, il y a peu d’informations disponibles à son sujet. Par exemple, les page du wikipedia japonais consacrées à la mangaka et à ses œuvres sont très pauvres (comme souvent avec la fameuse encyclopédie en ligne). Il est impossible savoir quel est son diplôme en droit ou si elle a exercé un travail salarié avant de devenir auteure professionnelle (il est permis de penser que non, ou alors, pendant très peu de temps). S’il est possible de déduire les grandes lignes de sa carrière à partir des dates de parution de ses œuvres, il est impossible de déterminer les raisons et les conditions de son arrivée chez ses différents éditeurs. Ce sont là des questions qui n’ont pas été abordées (ou non publiées) dans les rares entretiens que l’on peut trouver sur le net. Les informations qui suivent sont donc à prendre avec toutes les précautions d’usage car souvent issues de déductions.

Après deux années passées à créer son premier manga « professionnel » chez Hôbunsha, Fumi Yoshinaga passe chez le principal éditeur de boys love, Biblos, dont le magazine BE × BOY (et ses déclinaisons) est la référence du genre. La mangaka change vraisemblablement d’éditeur en 1996 et reste quatre ans chez Biblos, le temps d’y publier cinq titres dont l’excellent Gerard & Jacques. Toutefois, Yoshinaga ne veut pas rester cantonnée au manga de genre. En effet, les mangas de Biblos sont réputés assez formatés. Or, le travail de Yoshinaga détonne quelque peu du fait d’une certaine recherche de réalisme dans la représentation de l’homosexualité masculine et la présence de personnages féminins assez développés.

Elle débute dès 1997 une carrière de shôjo mangaka dans le magazine Wings de l’éditeur Shinshokan avec Kodomo no Taion, le seul manga de l’auteure non disponible en anglais, peut-être à cause de l’évocation d’une relation sexuelle entre mineurs de moins de 16 ans. Garden Dreams suit un an plus tard avant que le succès arrive avec Antique Bakery. Le mensuel Wings est spécialisé dans les histoires pour filles âgées de 16 à 20 ans avec (surtout à l’origine) une forte présence d’auteures venues du monde du dôjin. Ce n’est pas un magazine de premier plan mais ce n’est pas non plus une obscure publication. Wings a notamment prépublié les premiers mangas de CLAMP.

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Antique Bakery est réalisé entre 1999 et 2002, totalisant quatre tomes reliés. Surtout, la série a fait l’objet de deux adaptation à la télévision : en drama (12 épisodes diffusés en 2001) puis en série d’animation (12 épisodes diffusés en 2008). La dernière adaptation est pour le cinéma (en prise de vues réelles) avec un film coréen sorti fin 2008. La qualité du titre est telle qu’Antique Bakery reçoit en 2002 le prix Kodansha du meilleur shôjo manga. C’est quelque chose qui arrive rarement pour le titre d’un éditeur autre que l’organisateur du prix et représente une véritable reconnaissance.

Enfin, Yoshinaga elle-même ne peut s’empêcher de revenir aux dôjinshi en publiant quatorze spin-off  d’Antique Bakery entre 2003 et 2011, y mettant en scène ses personnages dans des situations sexuellement explicites. La courte et excellente série Flower Of Life (4 tomes parus en version reliée entre 2004 et 2007) est sa dernière création pour le magazine Wings car la carrière de la mangaka prend ensuite une autre dimension…

Nul doute que le succès d’Antique Bakery et la tonalité générale de ses histoires publiées chez Shinshokan ont permis à notre auteure de proposer des récits plus adultes chez deux autres éditeurs : Hakusensha et Ohta Shuppan. Le premier est un des principaux acteurs sur le marché du manga destiné à un public féminin, notamment avec son magazine Melody, visant les jeunes filles situées dans la tranche des 16-20 ans. Le deuxième est réputé pour laisser une grande liberté de création à ses auteurs dans son Manga Erotics F, magazine seinen (malheureusement défunt) aux thèmes variés. L’érotisme y est facultatif (malgré ce qu’annonce son titre) et la cible de la publication est à la fois masculine et féminine.

Yoshinaga débute dans Melody en juillet 2002 avec le titre All My Darling Daughters, un recueil de cinq histoires liées par un fil rouge. C’est début 2003 que la mangaka commence Don’t Say Anymore, Darling (totalisant onze chapitres) dans Manga Erotics F, qui est ensuite suivi fin 2003 par Not Love but Delicious Foods Make Me So Happy! Il s’agit là d’un recueil de quinze très courts récits mettant en scène une « foodisto » (pour utiliser un terme à la mode) par le biais d’un avatar de l’auteure.

Le passage chez Hakusensha a permis à Yoshinaga de débuter en 2004 son grand œuvre, sa création la plus ambitieuse, qui est toujours en cours dans le magazine Melody. La série Le Pavillon des hommes est un succès public (les ventes sont excellentes au Japon) mais aussi un succès critique : elle reçoit le prestigieux Prix Culturel Osamu Tezuka organisé par le journal Asahi Shimbun en 2009, à sa troisième nomination. Un peu auparavant, le titre avait reçu un accessit avec un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival 2006. Enfin, la série est récompensée du prix du shôjo manga Shôgakukan 2010 (alors même qu’elle n’est pas publiée chez cet éditeur).

Inévitablement, Le Pavillon des hommes est adapté en une série drama et en deux films en prise de vue réelle. Le premier sort en 2010 et introduit l’univers aux spectateurs. Le drama qui suit (10 épisodes en 2012) se concentre sur le personnage d’Arikoto. Enfin, le deuxième film (sorti en décembre 2012) met en scène Emonnosuke. Pour plus d’informations sur Le Pavillon des hommes, je vous invite à lire le Petit Guide sur le présent site et le dossier consacré au féminisme dans la série sur du9.org (du moins une fois qu’il sera terminé et mis en ligne).

C’est avec What did You Eat Yesterday? que Fumi Yoshinaga entre en 2007 au sommaire d’un magazine seinen grand public. Kodansha édite l’hebdomadaire Morning depuis 1982 et si la publication n’est pas la première (historiquement et en tirage), elle est devenu au fil du temps un support de référence pour les mangas à destination d’un lectorat adulte. L’accueil du public est excellent : le tome 13 s’est classé à la dixième place des meilleurs tirages de Kodansha pour l’année 2017 avec 240 000 exemplaires, ce qui représente un total de presque 4 900 000 d’exemplaires pour l’ensemble de la série depuis la sortie du premier volume. Il faut croire que les lecteurs et lectrices ne sont pas rebutés par la longue description des différentes recettes détaillant les plats préparés par Shiro et appréciés par Kenji, son « mari » (le mariage entre personne du même sexe n’est pas autorisé au Japon).

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Est-ce l’aboutissement de pratiquement trente années de carrière pour Fumi Yoshinaga ? Certes, non, surtout que cela serait rabaisser ses différents travaux dans les supports shôjo et boys love qui ont les mêmes qualités. Par contre, il est certain que la mangaka a réussi à diversifier son lectorat, tout en restant fidèle à ses deux sujets de prédilections : les jolis garçons un peu âgés (à lunettes de préférence) et la nourriture. Son talent de narratrice, son humour subtil, ses personnages si finement définis et son dessin délicat (quoique manquant un peu de variété) font de Yoshinaga une auteure extrêmement talentueuse qui est malheureusement trop méconnue en francophonie.

Fumi Yoshinaga a publié en tout (du moins à fin 2017 et hors dôjin) une quinzaine de titres. Elle est abondamment traduite en chinois (Taïwan) et anglais (USA). Son grand succès actuel, Le Pavillon des hommes, est aussi disponible en coréen, français et italien. Nous vous proposons ci-dessous la liste de ses mangas (en privilégiant le titre anglais si une édition US existe) avec une petite présentation pour chacune des œuvres :

moon_sandalsThe Moon and the Sandals
(BL — Hôbunsha — 2 tomes (tome 1 sorti en mars 1996, tome 2 en février 2000) — Prépublié dans Hanaoto entre 1994 et 1995*)
Le récit se déroule dans un lycée où l’on suit Kobayashi, lycéen homosexuel (il le dit à ses amis qui croient à une plaisanterie). Il est amoureux de son professeur d’histoire, M. Ida. Malheureusement pour lui, il apprend que ce dernier est déjà en couple avec un cuisinier du nom d’Hachizume. Puis diverses circonstances vont amener Kobayashi à faire la connaissance du grand frère de sa meilleure amie, Narumi, surnommé « Giant », rencontre débouchant sur un nouvel amour… Nous pouvons voir dans le premier volume un certain nombre de thèmes que nous retrouverons par la suite chez Fumi Yoshinaga : l’homosexualité, la cuisine, les études au lycée ou à l’université, l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, l’amour professeur-élève, etc.
Note : Le tome 2 est une compilation de dôjin se passant après le récit principal.

truly_kindlyTruly Kindly
(BL — Biblos — 1 tome — 1997 – prépublication en 1996 ?)
Il s’agit d’un recueil de onze histoires courtes. La première qui donne son titre au recueil, est assez étrange. Elle parle d’un homme qui quitte son petit ami par jalousie, après l’avoir laissé pour mort dans son appartement. Alors qu’il est dans la rue en pleine nuit, il croise la route d’un homme étrange qui lui propose des bonbons… Il y a aussi l’histoire d’un écrivain japonais qui est invité chaque année à Seattle pour fêter l’anniversaire de mariage de deux amis d’université. Une autre nouvelle se déroule durant l’époque des samouraïs. Quant aux dernières histoires, elles se déroulent dans l’univers de Lovers in The Night. Les différents récits gravitent autour d’Antoine et Claude, permettant de se replonger dans l’univers des deux tourtereaux. Étrangement, ce recueil est sorti avant Lovers in The Night.

solfegeSolfege
(BL — Biblos — 1 tome sorti en avril 1998 – prépublication vraisemblablement en 1997)
Nous avons d’un côté un professeur de musique gay et hyper doué. Toutefois, étant très à l’aise financièrement, il ne connait pas la fréquente pauvreté liée à cette profession. De l’autre, nous avons un adolescent, grand, plutôt baraqué, qui fait assez « racaille ». En réalité, il s’agit un gamin gentil comme tout, qui ne cherche qu’à faire plaisir. Sa mère l’a plus ou moins abandonné depuis qu’elle a un nouveau compagnon, et elle a demandé à celui qui fut le professeur de musique de son fils en primaire de s’en occuper. Car voilà, notre jeune homme n’est passionné que par le chant, et il tente d’entrer dans une école prestigieuse. Néanmoins, tout n’est pas si simple pour ces deux âmes qui vivent dorénavant ensemble, car le professeur cache son homosexualité à son élève alors que celui-ci est en pleins déboires amoureux…

IchigenmeIchigenme… The First Class is Civil Law
(BL — Biblos — 2 tomes, premier volume sorti en juillet 1998 — dates et support de prépublication inconnus)
L’histoire se passe à l’université, ce qui a dû rappeler quelques souvenirs à Fumi Yoshinaga. Nous suivons Tamiya, un jeune homme prometteur et travailleur qui est en troisième année de droit. Il y fait la connaissance de Tohdô (le fils d’un grand politicien), ouvertement homosexuel et s’intéressant à lui. Il y a aussi Terada, étudiante brillante et amie de Tamiya. Toutes ces relations pousse ce dernier à se poser des questions sur son orientation sexuelle. Il faut noter que le tome 2 est une compilation de dôjin que la mangaka a réalisé en marge du titre principal.

Kodomo_no_TaionKodomo no Taion
(Shôjo — Shinshokan — 1 tome sorti en juillet 1998 — Prépublié dans Wings entre 1997 et 1998)
C’est le seul titre à ne pas être disponible en anglais alors qu’il s’agit d’un excellent manga. Il s’agit d’un recueil d’histoires courtes mettant en scène des personnages gravitant autour d’un père de 38 ans élevant seul son enfant depuis le décès de sa femme. Dans la première histoire, son fils, 13 ans, lui annonce qu’il a peut-être mis sa petite amie enceinte ! La deuxième histoire se déroule peu après le décès de sa femme : il est en visite chez ses beaux parents en compagnie de son fils qui a 5 ans. C’est l’occasion de se rapprocher autour d’une… recette de cuisine. La troisième histoire s’intéresse à des amis de lycée du père, etc. Il y a en tout cinq récits qui narrent la vie de tous les jours des différents protagonistes. Notons que Fumi Yoshinaga ne peut s’empêcher d’inclure un chapitre culinaire, un autre où elle parle de pâtisseries. Et il y a aussi un personnage d’avocat !

lovers_nightLovers in the Night
(BL — Biblos — 1 tome sorti en mars 1999 — dates et support de prépublication inconnus)
Le manga propose une idylle qui s’étale sur plusieurs années entre Claude (le majordome) et Antoine (le jeune noble). Leur histoire se déroule à Paris, pendant la Révolution Française. Claude a du sang chinois, il est donc considéré comme exotique et il ne laisse personne indifférent. À l’âge de 13 ans, il a travaillé comme prostitué dans une maison de passe où il a rencontré son bienfaiteur. Celui-ci, domestique chez une riche famille noble, l’extirpe de son triste destin. Claude, intelligent et sérieux, apprend vite (à lire, notamment) et gravit petit à petit les échelons jusqu’au titre de majordome. Il s’occupe du fils du maître de maison, le petit Antoine, enfant capricieux mais délaissé par ses parents… Ce titre est constitué d’une succession de petites histoires. Il n’y a pas réellement d’intrigue, mais on voit l’idylle entre les deux protagonistes évoluer au fil des pages. Antoine grandit sous nos yeux, on le voit enfant puis jeune homme, vers ses 21 ans, sur la fin du volume.

garden_dreamGarden Dreams
(Shôjo — Shinshokan — 1 tome sorti en septembre 1999 — Prépublié dans Wings entre 1998 et 1999*)
Il s’agit d’un recueil regroupant plusieurs histoires courtes concernant un même personnage. Le manga se déroule dans un univers médiéval, quelque part en Europe. Étant donné les combats avec des peuples de l’Est, il est possible que ça soit en pleine période des croisades. Nous suivons le baron Bianni qui vit dans une grande solitude car tous ceux qui l’aiment finissent par le quitter, parfois à cause de leur mort. À un moment, il a l’occasion de raconter son histoire à un barde de passage, Farhard. Si les différents récits sont indépendants, ils forment en réalité un tout. De plus, il y a une fin, un épilogue avec une sorte d’histoire dans l’histoire. L’ensemble est mélancolique, avec un ton très doux.

gerard_jacquesGerard & Jacques
(BL — Biblos — 2 tomes — 2000 — dates et support de prépublication inconnus)
Ce diptyque se déroule en France, à l’époque de la Révolution Française. Gérard rencontre Jacques lors de sa tournée des bordels de la ville. Il apprend que le jeune Jacques est un aristocrate, une classe sociale qu’il honnit, étant lui un bourgeois, donc un homme du peuple. Finalement, Gérard achète la liberté du jeune homme pour qu’il puisse prendre un nouveau départ dans la vie. Toutefois, le hasard fait que son majordome embauche Jacques afin de remplacer un jeune domestique venant de partir…  Il s’agit d’un récit très maîtrisé, où l’art des répliques et l’humour à la Fumi Yoshinaga sont très présents. De plus, c’est très beau graphiquement, la mangaka n’en est plus à ses débuts et cela se voit.

antique_bakeryAntique Bakery
(Shôjo — Shinshokan — 4 tomes — Prépublié dans Wings entre 1999 et 2002)
Yusuke Ono est chef pâtissier dans un petit établissement à succès de Tokyo, tenu par Keisuke Tachibana, un fils de bonne famille, ancien camarade de classe d’Ono. Ce dernier lui a avoué son amour au Lycée, ce qui a provoqué un rejet immédiat, Tachibana ne succombant pas un seul instant à son « gay demonic charm ». Deux autres personnes travaillent à la boutique : Eiji Kanda, ancien boxeur devenu apprenti pâtissier pour cause de blessure grave à l’œil, ainsi que Chikage Kobayakawa, ami d’enfance et fils des employés de la famille Tachibana. C’est ainsi que nous suivons la vie de tous les jours de nos quatre protagonistes dans le petit monde de la pâtisserie franco-japonaise.

amddAll My Darling Daughters
(Shôjo — Hakusensha — 1 tome — Prépublié dans Melody entre 2002 et 2003)
Le titre est disponible en français depuis 2006 chez Sakka (lorsque la collection était dirigée par Frédéric Boilet).
Yukiko, la trentaine passée mais toujours séduisante, a dû quitter le foyer familial… enfin, celui de sa mère depuis la mort de son père (alors qu’elle était enfant) car cette dernière a décidé de se remarier avec un « gamin » de l’âge de sa fille, un apprenti acteur et ancien hôte dans un bar pour femmes. Seul moyen de partir : se caser elle-même avec un collègue, Jun, gentil et amoureux, à défaut d’être une « gravure de mode ». À travers de ce qui pourrait sembler être une compilation de cinq histoires, se dessine le portrait de trois générations de femmes. Ainsi, les lectrices et lecteurs sont amenés à comprendre l’importance des remarques proférées dans l’enfance et à quel point celles-ci peuvent façonner la personnalité, pour le meilleur comme pour le pire.

Don’t Say Anymore, Darlingdsamd
(Seinen — Ohta Shuppan — 1 tome sorti en janvier 2004 — Prépublié dans Manga Erotics F en 2003*)
Il s’agit d’un recueil de cinq nouvelles plus ou moins boys love, ce qu’elles ne sont pas vu le support de prépublication. Par contre, nous retrouvons à plusieurs reprises le cliché de l’ami qui se révèle être au moins bisexuel, comme par hasard (qui fait bien les choses).  Il s’agit là d’histoires qui ne sont pas indispensables malgré leur fin parfois dramatique, ce qui surprend « agréablement » par cette petite originalité. Mentionnons aussi la présence de deux nouvelles de Science-Fiction, genre où on voit peu Fumi Yoshinaga. Il y a notamment le récit d’un adolescent malade qui ne peut connaître l’amour physique que grâce à des « sexaroids », des androïdes taillés sur mesure pour assouvir toutes les envies.

flower_lifeFlower Of Life
(Shôjo — Shinshokan — 4 tomes — Prépublié dans Wings entre 2003 et 2007)
Le récit débute avec l’arrivée d’Harutaro après la rentrée au lycée. Il est plus âgé que ses camarades du fait d’une hospitalisation suite à une leucémie, mais il est aujourd’hui guéri. C’est sa petite vie, mais aussi celle de tous ses camarades de classe, que nous pouvons suivre durant quatre volumes. En effet, nous pouvons observer la vie scolaire de toute une classe, avec des conversations de tous les jours. Il y a bien sûr de fortes personnalités dans ce manga. Il y a par exemple le personnage de Majima, un otaku comme il faut. D’ailleurs, à ce titre, le volume 2 est hilarant lorsque Majima se met à parler du monde des dojinshi ou du yaoi, en évoquant les pratiques et tous les clichés que le genre recèle. Nous pouvons suivre aussi les petites histoires de deux professeurs. Une belle réussite qui mériterait une publication en français.

nlbdfmmhNot Love but Delicious Foods Make Me So Happy!
(Seinen — Ohta Shuppan — 1 tome  sorti en avril 2005 — Prépublié dans Manga Erotics F entre 2003 et 2004*)
F-Mi Y-naga est une mangaka de boys love trentenaire qui passe son temps entre travailler, dormir et manger (dans un bon restaurant dès que c’est possible). Dans ce recueil de 15 courtes histoires, Fumi Yoshinaga se met en scène en tant que foodie et décrit longuement, et à coups de superlatifs, les plats qui lui sont proposés dans différents restaurants (qui existaient réellement lors de la réalisation du manga). Il est impossible de savoir quelle est la part de la personnalité de l’auteure qui se retrouve dans le personnage de F-Mi : celle-ci est une célibataire endurcie, très négligée chez elle mais pouvant être très sexy (quand elle ne se maquille pas trop) lorsqu’elle sort pour diner, d’autant plus qu’elle a de gros seins. Toutefois, elle semble plus intéressée par la nourriture que par les hommes, et quand un de ceux-ci lui plait, sa façon de draguer est tellement directe et lourde qu’elle le fait fuir. Il s’agit donc aussi d’une comédie très amusante sur la difficulté de trouver l’âme sœur dans le Japon actuel.

UnknownLe Pavillon des hommes
(Shôjo — Hakusensha — 15 tomes, en cours — Prépublié dans le mensuel Melody depuis 2004)
Après qu’une mystérieuse maladie ait emporté la majeure partie de sa population masculine, la société japonaise de la fin du XIIe siècle a dû s’adapter en laissant les femmes prendre à leur compte l’ensemble des tâches dévolues aux hommes, ceux-ci se retrouvant cantonnés, du fait de leur extrême rareté, à une fonction de reproducteur. Les femmes ont fini par hériter des plus hautes fonctions, notamment celles de chef de clan et de shogun, afin de permettre aux familles de perdurer. Pourtant, l’Histoire du Japon n’a gardé aucune trace de ce pouvoir féminin pendant la majeure partie du shogunat des Tokugawa, alors que celui-ci a duré plus de 260 ans. Les raisons sont expliquées dans la série par le biais du Pavillon des hommes, ce lieu réservé aux différents shoguns femmes…

wdyey-couvWhat did You Eat Yesterday?
(Seinen — Kodansha — 13 tomes, en cours — Prépublié dans l’hebdomadaire Morning depuis 2007 à raison d’un chapitre par mois)
Shiro et Kenji sont deux quadragénaires qui vivent ensemble depuis quelques années. Le premier est juriste dans un cabinet d’avocat, le second est coiffeur. Le premier est « économe » (qui a dit pingre ?) et excellent cuisinier. Il sait faire les bons choix au supermarché et profiter des bonnes affaires. Le second semble plus insouciant et apprécie de vivre avec un homme qui le choit si bien lors des diners alors qu’il rentre d’une longue journée de travail. C’est ainsi que chaque chapitre est l’occasion, pour les lecteurs, de découvrir un nouveau plat et la recette pour le réaliser. Cette vie de couple permet à Fumi Yoshinaga de placer de nombreuses répliques pleine de distance et d’ironie comme nous les aimons tant.

(*) Les dates de prépublications suivies d’une astérisque sont estimées d’après le nombre de chapitres, de la périodicité du magazine d’origine et de la date de sortie du volume relié.

Les  résumés proposés ici ont été rédigés avec la participation (pour ne pas dire les textes) d’a-yin, une grande amatrice (et lectrice) de Fumi Yoshinaga. Nous n’oublions pas d’adresser un grand merci à Manuka pour ses corrections.

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Le Pavillon des hommes, le petit guide (II-1)

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Voici la deuxième partie du petit guide du Pavillon des hommes. Elle se présente sous la forme d’une série de résumés, plus ou moins développés, des tomes parus jusqu’ici. Le but est de permettre de se replonger dans le récit au long cours de Fumi Yoshinaga sans avoir besoin de relire toute la série. En effet, avec un volume par an, nous avons amplement le temps d’oublier les manœuvres des différents shoguns et de leur entourage pour prendre (ou garder) le pouvoir. L’optique est aussi, tout simplement, de savoir où nous en sommes dans l’histoire du shogunat des Tokugawa. Bien entendu, les résumés qui suivent révèlent des pans entiers de l’histoire… Du fait du nombre important de tomes, cette deuxième partie est elle-même coupée en deux. Rappelons s’il en est besoin, que le Pavillon des hommes ne propose pas un récit uchronique, mais plus exactement une Histoire contrefactuelle. Maintenant, place aux résumés :

Volume 1

UnknownNous sommes en 1716 ; cela fait déjà plusieurs décennies que la variole du tengu, une maladie foudroyante et mortelle, frappe les adolescents de sexe masculin. De ce fait, la population du Japon est devenue très majoritairement féminine : on compte 75 à  80 % de femmes. Dans les campagnes et dans les villes, celles-ci ont pris les responsabilités qui incombaient auparavant aux hommes, en plus de leurs propres obligations.  Il en est de même pour les samouraïs : le shogun (le 8e) est également une femme, Yoshimune Tokugawa.

Originaire de la province de Kii, elle est économe et cherche à appliquer de nombreuses réformes au sein du Pavillon des hommes, un espace du château peuplé uniquement par une population mâle qui lui est entièrement dévouée. Elle a une vision égalitaire des choses, n’aime pas le clinquant et choisit ses amants même parmi les serviteurs d’un rang peu élevé (des samouraïs de clans mineurs).

C’est avec ce personnage que les lectrices et lecteurs apprennent les coutumes régissant la vie du Pavillon. D’un naturel curieux, Yoshimune se pose des questions, notamment sur la raison du port d’un prénom masculin pour les femmes héritant de fonctions élevées. Cela l’amène à rencontrer le scribe du Pavillon, Murasame Masasuke, un très vieil homme ayant tout consigné depuis le règne du 3e shogun (Iemitsu) jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit des Notes du crépuscule que Yoshimune décide de lire pour mieux comprendre l’Histoire de son pays. Elle y apprend que ce n’est qu’à partir du 3e shogun que le poste est occupé par une femme.

Volume 2

UnknownLe récit débute par la mort d’Iemitsu Tokugawa, 3e shogun, victime de la variole du tengu, quatre-vingts années avant le témoignage du premier volume. La rumeur voudrait qu’Iemitsu n’ait jamais porté intérêt aux femmes. Toutefois, il a tout de même une progéniture : une petite fille qu’il a eue avec une femme du peuple, violée après une beuverie. Dame Kasuga no Tsubone a donc l’idée de faire passer cette enfant pour Iemitsu dans le plus grand des secrets ; et c’est son propre fils qu’elle fait passer pour mort. Elle est prête à tout pour préserver la lignée des Tokugawa et la paix dans le pays.

Iemitsu-fille, devenue le 3e shogun, se balade déguisée en garçon au sein du Château, notamment ce qui deviendra le Pavillon des hommes. Elle a un caractère difficile et agressif, n’hésitant pas à frapper ceux qui lui déplaisent. En même temps, elle semble posséder une bonne intelligence politique et étonne parfois son entourage. Cependant, le shogun ne montre aucun intérêt pour les individus de sexe masculin ; cela inquiète Dame Kasuga pour la succession.

C’est à ce moment que le bonze Arikoto Madenokôji, devenu chef du temple Keiô à 18 ans, choisit de venir se présenter, accompagné de ses serviteurs, Gyokuei et Myôkei. Le bonze est extrêmement beau et de bonne famille. Dame Kasuga complote donc pour l’obliger à rester à Edo. Sous la menace, elle le fait renoncer à ses vœux en le forçant à coucher avec une femme de Yoshiwara, le quartier des plaisirs. Gyokuei suit alors son maître et reste au Château, Myôkei ayant été assassiné. C’est ainsi qu’est fondé le Pavillon des hommes. La première rencontre entre Arikoto et Iemitsu se déroule mal. Toutefois, petit à petit, cette dernière finit par s’habituer à lui. Elle le surnomme Oman, un nom féminin dérivé de son nom de famille : Madenokôji. Jour après jour, Oman parvient à comprendre Iemitsu et réinterprète ainsi son but sur Terre : il est là, non pas pour servir Bouddha, mais pour sauver l’âme du shogun. C’est ainsi que les deux finissent par tomber éperdument amoureux l’un de l’autre.

Volume 3

No titleLes sentiments ne font pas tout : depuis un an qu’Arikoto partage la couche du shogun, il n’y a toujours pas d’héritier en vue. Dame Kasuga repère alors à Kyoto un homme ressemblant beaucoup à Arikoto, un certain Sutezô, pensant qu’il plaira à Iemitsu. Arikoto parvient à convaincre le shogun de partager sa couche avec Sutezô afin d’avoir un héritier ; celle-ci tombe enfin enceinte. Une fille, Chiyo, nait. Sutezô est alors surnommé Oraku par Iemitsu. Malheureusement, il est victime d’un bête accident et il ne s’en remettra pas.

Iemitsu prend alors pour concubin un certain Mizoguchi Sakyô (devenant de ce fait Onatsu), issu (bien entendu) d’une famille de samouraï. En effet, Dame Kasuga tient à voir le shogun accoucher d’un fils. Comme cela ne donne pas le résultat escompté, Arikoto demande à Gyokuei de partager la couche d’Iemitsu. Il prend ainsi le nom d’Otama. Malheureusement, Dame Kasuga finit par mourir de vieillesse et d’épuisement. Toutefois, elle a tenu à ce que son fils, Murase Masasuke, continue ses Notes du crépuscule.

Peu après, Iemitsu révèle officiellement à ses daimyô (les gouverneurs de province) que le shogun est une femme, et édicte une loi faisant en sorte que les femmes puissent aussi hériter. En réalité, cela fait depuis un bon moment que nombre de damiyô déguisent en hommes leurs filles pour rendre visite au shogun et les présenter comme étant l’héritier de la famille. Iemitsu prône aussi la fermeture des frontières aux étrangers, sauf sur l’île de Dejima, pour cacher la situation du Japon au reste du monde, notamment aux Occidentaux de plus en plus envahissants. La variole du tengu, que l’on pensait n’être qu’une épidémie éphémère, ne se dissipe pas et a finalement de « beaux jours » devant elle.

Volume 4

PH-couv4La charge de grand intendant du Pavillon des hommes étant restée libre après la disparition de Dame Kasuga, Iemitsu nomme Arikoto à ce poste. C’est aussi elle qui instaure la coutume du concubin secret qui doit mourir après avoir « souillé » le corps du shogun lorsque celle-ci perd sa virginité : elle préfère que le shogun connaisse sa première fois avec un des hommes du Pavillon, se souvenant de sa traumatisante première expérience sexuelle. Iemitsu est un shogun apprécié qui sert son peuple, mais elle meurt au jeune âge de 27 ans. Elle laisse derrière elle trois filles. La première est Chiyo, qu’elle a eue avec Oraku, la deuxième, dont on ignore le nom, avec Onatsu, et la dernière, Tokuko, avec Otama (Gyokuei). Les deux plus jeunes entrent dans les ordres, alors que Chiyo prend le nom d’Ietsuna Tokugawa et devient le 4e shogun.

Contrairement à sa mère, elle ne s’intéresse nullement aux affaires politiques. Tout le monde la surnomme « Dame faites donc » : elle ne s’oppose jamais à une décision des rôju, ses conseillères. Elle n’aime que les divertissements procurés par Arikoto, sa « dame de compagnie ». Elle ne montre aucun intérêt pour les hommes et n’accepte sa première expérience sexuelle que pour obéir à son grand intendant. C’est lors d’un incendie ravageant la ville d’Edo qu’elle avoue à Arikoto son amour. Toutefois, celui-ci décide de démissionner après ces événements dramatiques. Il entre alors dans les ordres où il y reste jusqu’à l’âge avancé de 89 ans, juste avant l’avènement du 8e shogun, prenant le nom d’Eikôin.

Ienatsu règne sans étincelle et ne se marie qu’à l’âge de 41 ans. Elle ne laisse aucun héritier. Tokuko devient Tsunayoshi , le 5e shogun. Il s’agit de la fille de Gyokuei/Otama/Keishôin, la troisième fille d’Iemitsu. Elle s’installe au Château accompagnée de son père de retour à la politique et de Yoshiyasu Yamagisawa, sa plus proche conseillère. Cette dernière est en rivalité avec Makino Narisade que Tsunayoshi considère presque comme sa mère. Tsunayoshi est une femme pourrie gâtée par son père mais est dotée d’une grande intelligence politique. Elle a aussi un appétit sexuel vorace dont Yoshihayu se sert afin d’étendre son influence. Tsunayoshi se démarque de son prédécesseur en punissant sévèrement les seigneurs en querelle, montrant qu’elle n’est pas une « Dame faites donc ».

La question d’héritage ne se pose pas, Tsunayoshi a déjà une fille, Matsu, qu’elle aime beaucoup. Le mari de Tsunayoshi, Nobuhiro Takatsukasa, n’a malheureusement aucune influence puisque Tsunayoshi lui préfère son concubin Denbei Kotani, dit Oden, le père de la petite Matsu. C’est en sachant cela qu’il décide de faire venir un noble déchu de Kyoto du nom d’Emonnosuke. Celui-ci ressemble beaucoup à Arikoto, une légende au Pavillon des hommes. Emonnosuke est intelligent, cultivé, ambitieux et compte briguer le poste de grand intendant du Pavillon. Il ne fait aucun faux pas, même devant Keishôin qui a du mal à le supporter et qu’il qualifie d’intrigant. Tsunayoshi le rencontre pour la première fois alors qu’il dispense un cours aux hommes du Pavillon et l’apprécie beaucoup. Il accède donc au poste de Grand intendant, resté libre depuis la démission d’Arikoto. Et tout cela « sans coucher », comme le souligne Keiôshin.

Volume 5

JQ_Ohoku_05.inddLes complots continuent, avec d’un côté la coalition Keishôi/Yoshiyasu et de l’autre Emonnosuke. Akimoto (qui porte des lunettes) est un homme discret, intelligent et sérieux (mais peu ambitieux). Il devient le valet d’Emonnosuke. En réalité, ce dernier se sert d’Akimoto pour être ses yeux et ses oreilles : rien de ce qui se passe au Pavillon ne lui échappe. Il continue à étendre son emprise sur le shogun en éloignant ses concurrents. De ce fait, Tsunayoshi n’a plus que Yoshiyasu à ses côtés. Keishôin réplique en faisant venir un noble déchu de Kyoto, Ôsuke, pour en faire le concubin de Tsunayoshi. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’Ôsuke était très proche d’ Emonnosuke à la cour impériale.

Indépendamment de ces intrigues, la vie de Tsunayoshi est bouleversée par la mort de sa fille chérie, Matsu. De plus, elle ne parvient pas à enfanter de nouveau, ce qui inquiète grandement Keishôin. Celui-ci craint que le poste de shogun aille plus tard à Tsunatoyo, la nièce de Tsunayoshi, soit la petite-fille d’Onatsu, son rival du temps de Iemitsu (3e shogun). Keishôin va jusqu’à consulter un bonze qu’il a connu enfant pour demander conseil. Celui-ci pense qu’il s’agit de la conséquence d’une mauvaise action de Keishôin dans sa jeunesse (le meurtre du chat d’Iemitsu narré dans le deuxième volume) et dont la victime était née l’année du chien. Keishôin conseille alors à Tsunayoshi de protéger tous les chiens du pays si elle veut un héritier, ce qui donne l’édit de compassion envers les êtres vivants.

Cet édit a un effet désastreux sur la popularité du shogun auprès du peuple. Pour ne rien arranger, Tsunayoshi se désintéresse de plus en plus de la vie politique et se sent de plus en plus frustrée de ne pouvoir enfanter, en plus de ne pas réussir à surmonter son désespoir face à la disparition de Matsu. Un autre événement important a lieu chez les samouraïs. Un des rares hommes à avoir hérité de la position de chef de clan a tué une vieille femme d’un clan voisin pour des raisons d’argent. Tsunayoshi punit uniquement l’homme en le condamnant à mort. Cela a pour conséquence la révolte de 47 de ses vassaux qui décident de venger leur maître puis de se faire seppuku. Aux yeux de la population, il s’agit d’un véritable gâchis quand on sait le peu d’hommes disponibles dans le pays. Cela renforce l’impopularité de Tsunayoshi, vue comme une égoïste qui a plein d’hommes à son service dans son Pavillon. La conséquence de cette querelle est la promulgation de la succession exclusivement matriarcale.

Volume 6

JQ_PAVILLON_06.inddIl n’y a toujours pas d’héritier. Or, Tsunayoshi commence à prendre de l’âge. Elle se sent seule et en est arrivée à considérer le rôle de shogun comme celui d’une prostituée tant elle voit les hommes défiler dans sa couche. Elle finit par nommer Tsunatoyo comme successeur puisque celle-ci a déjà fait ses preuves en tant que seigneur dans sa province. Keishôin se sent trahi : c’est la première fois que Tsunayoshi, sa fille, agit comme elle le veut, sans lui obéir. Il meurt un an après. Tsunayoshi et Emonnosuke, lui aussi en fin de vie, parviennent enfin à s’avouer leurs sentiments respectifs : après une nuit ensemble, Emonnosuke s’éteint. Tsunayoshi contracte la rougeole et meurt. En réalité, c’est Yoshiyasu qui la tue, ne supportant plus de voir son shogun adoré dans un tel état. Il s’avère que Tsunayoshi fut beaucoup plus aimée qu’elle ne l’a cru.

Fumi Yoshinaga revient alors à l’époque où Tsunayoshi régnait encore, peu après la visite d’Onobu (visible à la fin du cinquième volume). Il faut savoir que le clan Tokugawa est composé de la lignée principale ainsi que des branches Kii, Owari et Mito, pouvant servir de substitut au cas où la lignée principale des Tokugawa ne donnerait pas d’héritier. Mitsusada, 2e chef du clan Tokugawa de la province de Kii, a enfanté trois filles : Tsunanori, Yorimoto et Onobu (future Yoshimune). À 20 ans, Tsunanori devient 3e chef du clan, mais meurt seulement deux ans après, suite à une intoxication alimentaire. C’est donc Yorimoto qui succède au titre, et elle devient le 4e chef de clan, à seulement 18 ans. La frivolité de sa fille et la tristesse d’avoir perdue sa chère Tsunanori minent Mitsusada. Elle en meurt. Yorimoto suit sa mère seulement un mois après son intronisation, suite encore à une intoxication alimentaire. Onobu devient 5e chef de clan à seulement 12 ans.

Tsunatoyo devient Ienobu, 6e shogun. Elle a déjà plus de 30 ans au moment où elle accède au pouvoir (de constitution faible, elle ne règnera que trois ans). C’est donc un seigneur ayant eu une expérience en tant que cheffe de clan dans sa province, et dont l’âge « avancé » en fait une personne plus sage. Elle est accompagnée d’Akifusa Manabe, seigneur d’Echizen et fidèle alliée, ainsi que d’Ejima qui prend le rôle de Grand intendant du Pavillon. Ienobu abolit très rapidement l’édit de compassion des êtres vivants, ainsi que la succession exclusivement réservée aux femmes. Cependant, il faut un héritier !

Katsuta Sakyô est un bel homme du peuple qui est contraint de coucher avec sa mère avec qui il a déjà eu deux enfants. Par hasard, Akifusa lui sauve la vie lors d’une bagarre. Sakyô en profite pour entrer au service d’Ienobu (pas encore shogun) afin d’échapper à son quotidien. C’est Ejima qui s’occupe donc de son éducation. Sakyô devient le concubin d’Ienobu, et découvre ainsi une femme d’une grande bonté. La petite Chiyo naît de leur union. La mort d’Ienobu laisse Akifusa et Sakyô complètement désemparés. Suite à cela, Chiyo devient Ietsugu, 7e shogun à seulement 4 ans. La régence est ainsi assurée par Akifusa Manabe. Sakyô entre dans les ordres et prend le nom de Gekkôin.

Volume 7

Le Pavillon des hommes T7Ietsugu s’avère être une petite fille très intelligente, et elle a hérité de la bonté du précédent shogun. Malheureusement, elle a hérité aussi de sa faible constitution. C’est ainsi que les complots reprennent puisque peu de personnes pensent que la petite fille atteindra un jour l’âge adulte. Cela commence par le décès du 4e chef du clan d’Owari, Yoshimichi, à seulement 25 ans et en pleine santé. Akifusa soupçonne Yoshumine d’avoir fait tuer son ennemie politique. À partir de là, deux clans se forment.

Ejima (Grand intendant du Pavillon) et Gekkôin (père du shogun) soutiennent Tsugutomo, 5e chef du clan d’Owari. De l’autre côté, il y a les rôju qui veulent contrer l’influence d’Akifusa. Ce sont les conseillères du shogun depuis l’époque de Tsunayoshi (5e shogun). Il y a aussi Teneiin (ancien époux d’Ienobu, entré dans les ordres) et Fujinami Matsushima. Toutes et tous soutiennent Yoshimune de la province de Kii. Seule Akifusa reste complètement loyale au shogun actuelle en mémoire d’Ienobu.

Fujinami s’avère être un homme frivole aimant se rendre au théâtre Yamamura. Il est épris de l’actrice vedette Ikushima Shingorô avec qui il couche après les représentations, moyennant une certaine somme (Ikushima, elle, le trouve idiot). Ejima, lui, est sûrement l’homme le plus sérieux, le plus loyal et le plus humble du Pavillon. Un soir, alors qu’il se rend au théâtre pour la première fois, il est complètement subjugué par Ikushima. Un de ses hommes, Miyaji, suggère à Gekkôin de permettre à Ejima de rencontrer en tête à tête Ikushima dans une maison de thé. Un rendez-vous est donc organisé. Le lendemain de la rencontre, Ejima et tous ses hommes sont destitués de leurs fonctions au pavillon : ils ont été victimes d’un complot. Ikushima est arrêtée en pleine représentation et est contrainte d’avouer qu’elle a eu des relations intimes avec Ejima (ce qui est faux). Ejima doit avouer la même chose sous la torture, ce qu’il refuse. En réalité, les rôju tentent de lui faire avouer que Gekkôin couche avec Akifusa, afin de discréditer cette dernière. Ejima refuse et se voit condamné à mort. Gekkôin s’incline devant Teneiin pour sauver la vie d’Ejima : il se range à ses côtés et appuie alors Yoshimune comme prochain shogun. Ejima est exilé à Takato, Ikushima sur l’île de Miyake ; les deux amoureux ne se reverront jamais. Fujinami accède alors au poste de Grand intendant du Pavillon. Cependant, c’est en réalité Teneiin qui est le maître. Il soutient Yoshimune dans l’espoir qu’elle continuera les réformes commencées par Ienobu, feu son épouse.

C’est alors que, dans l’indifférence générale, meurt Ietsugu à seulement 8 ans. L’analepse se termine et le récit revient à Yoshimune qui termine sa lecture des Notes du crépuscule (on revient donc chronologiquement à la fin du premier volume). Celle-ci ne tarde pas à se mettre au travail, forte de ses nouvelles connaissances, et prend des décisions importantes pour le pays : remettre les hommes au travail (alors qu’ils ne font rien de leurs journées). Elle les fait travailler comme pompiers, et exige qu’ils s’entraînent aux arts martiaux dans le Pavillon pour préparer la défense du pays. Elle est persuadée que les hommes ne sont pas des êtres de constitution fragile comme on a pu le croire depuis des années. Elle craint qu’en cas d’invasion du Japon par d’autres nations, les étrangers (des hommes) ne fassent qu’une bouchée des femmes, moins fortes physiquement (elle fait partie de celles qui en sont persuadées). Yoshimune s’avère être une véritable femme d’État dont personne ne conteste l’autorité. Elle décide aussi d’éradiquer la variole du tengu en faisant venir des médecins et en leur offrant un lieu pour leurs recherches.

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Les résumés proposés ici ont été rédigés en janvier 2013 pour le forum de Mangaverse par a-yin, une grande amatrice (et lectrice) de Fumi Yoshinaga. Je les ai partiellement réécrits ; Manuka les a relus et corrigés. Si vous souhaitez commencer la lecture de la série, n’hésitez pas à la commander à votre librairie préférée, aucun tome n’est en rupture. Vous pouvez aussi passer par la boutique en ligne de l’éditeur Kana, ou utiliser votre site de vente par Internet habituel.

Le Pavillon des hommes, le petit guide (I)

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Au début de l’ère Edo, une trentaine d’années après la prise de pouvoir par Ieyasu Tokugawa (donc vers 1632 selon le calendrier occidental), une maladie foudroyante, mortelle dans la plupart des cas, est apparue dans un village reculé suite à l’agression d’un enfant par un ours contaminé. Il s’agit de la variole du tengu, appelée ainsi du fait de ses symptômes : de larges et nombreuses pustules rouges accompagnées d’une très forte fièvre. Elle ne frappe que les garçons, surtout au début de leur adolescence, même si des hommes plus âgés y succombent. Les survivants étant rares, la population masculine se retrouve en quelques dizaines d’années à ne représenter qu’une petite minorité des habitants du Japon. Dans les familles paysannes et marchandes, les femmes ont remplacé petit à petit les hommes pour toutes les tâches professionnelles, tout en gardant les obligations domestiques. Les survivants à la maladie sont devenus trop précieux pour être exposés aux aléas de la vie. En effet, avoir un mari et des enfants est un but de plus en plus difficile à atteindre lorsque plus de 75% de la population est féminine. Les hommes n’ont donc plus qu’un rôle de reproducteur. C’est devenu une véritable profession, la prostitution masculine, officielle ou cachée, étant la règle dans toutes les couches de la société.

Dans de nombreux fiefs, le problème de la succession, qui se fait par primogéniture masculine, s’est rapidement posé. C’est alors qu’un simulacre s’est mis en place chez les familles de samouraïs et chez les nobles de la cour impériale : les filles ainées se font passer pour des garçons afin d’hériter et de poursuivre la lignée familiale. Il en est de même pour la puissante famille des Tokugawa qui a instauré le shogunat un peu avant l’arrivée de la maladie. Depuis le troisième shogun, ce sont donc des femmes qui sont au sommet de la hiérarchie. Pour ne pas révéler leur féminité, elles portent des noms d’homme et ne se montrent jamais en public, restant confinées dans leur palais, bien plus richement doté que celui de l’empereur, malgré de récurrents problèmes de trésorerie. Cependant, la situation ne semble pas devoir s’améliorer, la maladie frappant toujours autant la jeunesse masculine du pays. Des mesures extrêmes sont prises : tout d’abord, la fermeture du pays aux étrangers, seuls les Hollandais étant autorisés à commercer, tout en étant confinés sur une petite île. Ensuite, en ouvrant la succession aux femmes. L’état de faiblesse militaire est caché. Ainsi, l’avenir du shogunat est assuré à la condition que la shogun ait une descendance, masculine (de préférence) ou féminine. Son rôle principal est d’enfanter, et pour cela elle bénéficie des « services » d’une centaine d’hommes dans le pavillon des hommes !

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Fumi Yoshinaga est une auteure trop peu connue en francophonie. Pourtant, elle a été publiée en français dès 2006 avec All My Darling Daughters, une histoire en un volume paru chez Sakka / Casterman. Elle a actuellement deux séries en cours au Japon : Le Pavillon des hommes (Ōoku en VO) qui en est à son tome 15 (à fin 2017) et Kinō Nani Tabeta? (What Did You Eat Yesterday? en version US, publiée par Vertical) qui totalise 13 tomes à fin 2017. Une biographie et une bibliographie sont prévues pour un prochain billet.

Dans l’immédiat, l’idée est de présenter ici une sorte de guide de lecture permettant de se replonger plus facilement dans l’histoire à chaque nouvelle sortie. En effet, avec un nouveau volume par an (tous les 10 mois au Japon), il est à chaque fois mal aisé de reprendre le cours du récit entre narration complexe et nombreux personnages se ressemblant tous graphiquement (surtout les jeunes hommes). On ne peut d’ailleurs rien reprocher à Kana qui suit d’assez près la parution originale dont le rythme assez lent.

Ce petit guide est prévu en deux parties : la première propose un tableau récapitulatif des quinze shoguns avec les tomes dans lesquels ils apparaissent et quelques informations complémentaires. Une liste des personnages (extraite du volume 14) est aussi proposée. Sa présence en fin d’ouvrage tendrait à prouver que même les lectrices et lecteurs japonais ont dû avoir du mal à s’y retrouver et qu’il est indispensable de les aider. La seconde partie proposera un résumé des quatorze tomes, ce qui permettra de ne pas avoir à relire tout ou une partie de la série pour s’y retrouver rapidement dans le récit, ou aidera à ne pas passer la première moitié du nouvel opus à essayer de se souvenir des principaux événements, ou de se remémorer qui est qui et qui fait quoi dans le Pavillon des hommes. Bien entendu, ces résumés révèleront l’intrigue générale. Néanmoins, ce n’est pas comme si on ne connaissait pas la fin de l’histoire.

Le tableau du shogunat Tokugawa

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(cliquez sur l’image pour la voir en plus grand)

(1) Iemitsu n’est considérée que comme un prolongement de son père, elle n’a pas de nom propre à elle. Compte tenu des dates historiques, Fumi Yoshinaga est, par ailleurs, contrainte de la faire mourir jeune.
(2) Issue de la branche Kishû des Tokugawa (donc pas de la lignée principale).
(3) Issu de la branche Hitotsubashi. Le pavillon est rapidement interdit aux hommes, il n’y a plus de Grand Intendant (il occupe les mêmes fonctions aux appartements du shogun mais avec moins de pouvoirs).
(4) Arrivée du Commodore Perry à Uraga en 1853.

La présentation des personnages

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Ce petit guide est réalisé avec l’aide précieuse d’a-yin, une grande amatrice (et lectrice) de Fumi Yoshinaga . Ceci sera encore plus vrai lors des prochains billets consacrés à la mangaka. Si vous souhaitez commencer la lecture de la série, n’hésitez pas à la commander à votre librairie préférée, aucun tome n’est en rupture. Vous pouvez aussi passer par la boutique en ligne de l’éditeur Kana, ou utiliser votre site de vente par Internet habituel.

GAME – Entre nos corps – ou comment survendre un manga !

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En mars, Akata a lancé une nouvelle série GAME – Entre nos corps qui fait beaucoup parler d’elle dans le petit monde du net, de façon dithyrambique comme de bien entendu, notamment sur Twitter, ce canal de communication déformant. Il faut dire que l’éditeur sait « vendre sa came », notamment via les réseaux sociaux. Présenté comme un shôjo manga adulte (du josei, quoi, c’est-à-dire du manga pour jeunes femmes adultes), le titre est censé proposer une représentation intelligente de la sexualité, loin des mangas contenant « du sexe gratuit » dans le but « d’émoustiller les lectrices ou les lecteurs ». Il s’agirait donc ici de littérature érotique qualitative. Du moins, c’est ce que veut nous faire croire l’annonce de l’éditeur. Après la lecture du premier tome, amusons-nous à commenter cette communication et, par ce biais, à donner notre première impression sur la série.

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Sayo Fujî est cadre dans un cabinet comptable. Elle consacre l’essentiel de son temps à sa carrière et refuse de se conformer à l’idéal du ryôsai kenbo (une femme doit être une bonne épouse et une bonne mère), si cher au Japon à une certaine époque mais tombant de plus en plus en désuétude du fait de la crise économique et sociétale interminable du Japon. Larguée par son dernier copain en date qui ne supportait plus de passer après le boulot, elle se retrouve une nouvelle fois seule, à 27 ans. C’est alors que de nouveaux employés, jeunes et brillants diplômés, arrivent au bureau dont Ryôichi Kiriyama. Sayo a la charge de la formation de ce dernier et, très rapidement, leur relation va dépasser le simple stade professionnel.

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Comme le fait remarquer l’annonce d’Akata, dans la bande dessinée japonaise, la question de la sexualité est souvent présentée d’une façon qui peut être problématique du point de vue occidental, notamment avec un peu trop de légèreté dans le traitement des abus sexuels. Il existe tout un pan du shôjo manga qualifié de « mature » qui peut heurter certaines personnes. Un excellent article concernant ce sujet est proposé dans le numéro 3 de la revue d’étude Manga 10 000 images (dont j’assure la direction) consacré au manga au féminin. Toutefois, il nous est expliqué que Mai Nishikata, l’auteure de GAME – Entre nos corps, nous propose ici une œuvre « ouvertement érotique et sensuelle » tout en présentant avec une « grande finesse psychologique » une héroïne avec ses doutes, mais une héroïne qui connait aussi « les plaisirs d’une femme qui cherche sa place dans le monde contemporain » alors qu’elle ne veut pas faire « les compromis que tente de lui imposer la société patriarcale ».

Pourtant, on peut ne rien voir de tout cela, du moins dans le premier tome. Certes, il est possible que la suite corresponde plus à ce qui nous est promis. En attendant, la lecture des 192 pages du présent opus s’est révélée être un véritable pensum. Il faut dire que les personnages sont particulièrement insupportables, à commencer par Ryôichi Kiriyama, une véritable tête à claque, imbu de lui-même. C’est vraisemblablement voulu mais cela peut être un repoussoir particulièrement efficace. Et en cherchant la relation teintée de jeux de domination entre adultes consentants qui est vendue par l’éditeur, on pourrait bien n’y trouver qu’un harceleur particulièrement insistant et la glorification de l’initiative (sexuelle) masculine. À l’heure du hashtag #banlancetonporc, voilà qui n’est pas politiquement correct (ce qui n’est pas obligatoirement une mauvaise chose, loin de là).

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Le plus embêtant, disons-le, c’est qu’on devra repasser pour la « grande finesse psychologique ». On ne peut pas dire que les situations soient très crédibles et que les réflexions de Nishikata, par le biais de Sayo, volent bien haut. Ryôichi, le jeune « bôgosse », ne fait aucun cas des refus de Sayo et prend continuellement l’initiative de la relation sexuelle. Certes, il ne force pas sa partenaire ; mais celle-ci est constamment dans la réaction et non dans l’action. Cela ne semble pas poser de problème particulier : Sayo ne se lance pas dans de grandes introspections. Voilà un aspect de leur relation qui est tout sauf révolutionnaire. Impossible de ne pas penser au premier tome de Virgin Hotel (un shôjo érotique en trois volumes, édité en français par Taïfu en 2009), à la seule différence que l’héroïne (si on peut dire) y était bien ingénue et naïve, ce qui n’est pas le cas de Sayo. Les rapports de domination y sont similaires : la femme est totalement soumise aux volontés de son amant.

Passons rapidement sur la critique du patriarcat japonais : pour l’instant, cela représente moins de deux pages, sous la forme d’analepses portant sur de vagues remarques faites ici ou là au boulot. Surtout, les familles des protagonistes sont totalement absentes du récit. L’absence de la figure du père doit-elle être analysée en creux ? Comment parler de patriarcat sans aborder le problème de la pression familiale ? Du coup, on est loin de toute remise en cause de la société japonaise qui en aurait pourtant bien besoin. Rappelons que le Japon est toujours un des pays les moins égalitaires au monde. Difficile, du coup, de voir dans GAME – Entre nos corps le « fer de lance d’un renouveau éditorial », notamment au Japon. Il n’y a pas de fiche dédiée sur la version japonaise de Wikipedia (celle de l’auteure est assez pauvre). La série n’a remporté aucun prix et n’apparait même pas dans la liste des 500 meilleures ventes 2017 du site Book-Rank.

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Ajoutez à cela un dessin plus qu’ordinaire, pour ne pas dire très moyen, avec des décors inexistants (ce qui n’est pas grave) et des corps plutôt mal fichus. L’auteure devrait prendre des cours d’anatomie et s’entrainer à dessiner des nus, histoire que l’on puisse un peu se rincer  l’œil sur les plastiques masculines et féminines. Ce graphisme sans personnalité est combiné à une narration classique que l’on retrouve dans de nombreux josei. On obtient donc une œuvre formellement banale. Bref, on est assez loin de l’excellence attendue. Tout ce que l’on peut retenir, c’est que GAME – Entre nos corps cherche manifestement à surfer sur le succès du roman Cinquante nuances de Grey. Est-ce que cela fonctionnera ? Souhaitons-le pour l’éditeur. Seuls les chiffres de ventes en francophonie nous le diront. Pour l’instant, c’est une réussite de communication sur Internet. Toutefois, rappelons que Twitter ne représente pas la réalité de la librairie… et que les ventes d’un premier tome ne font pas celles de la série…

Être moderne : le MoMA à Paris (II)

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Ayant les idées un peu plus claires en ce qui concerne la distinction art moderne / contemporain, je vais essayer, par le biais d’une douzaine d’œuvres exposées à « Être moderne : le MoMA à Paris », de dissocier ce qui me plait (ou est susceptible de me plaire) de ce qui « m’inintéressera » (sauf surprise), tout en essayant de comprendre pourquoi. En une quinzaine d’années, j’ai visité plus de 260 expositions dont une bonne soixantaine relève de l’une ou l’autre catégorie (si j’inclus les expos photos monographiques). Il est certain que c’est insuffisant, surtout en ce qui concerne l’art contemporain, tant il est divers. Concernant l’art moderne, il me manque surtout une exposition sur le dadaïsme, ce qui me permettrait de mieux cerner ce courant.  Pour commencer, je pourrai aller visiter la salle 19 au niveau 5 du centre Pompidou lors de mon prochain passage au MNAM.

L’art est plastique !

Revenons un instant sur les arts plastiques. Pour moi, une œuvre d’art est avant tout un objet. Il peut être bi ou tridimensionnel : dessin, peinture ou sculpture au sens large (une installation peut être considérée comme étant une sculpture par assemblage). C’est une vision restrictive, c’est certain, mais je n’arrive pas à voir de l’art plastique (et même de l’art tout court, je le crains) dans un happening qui relève plus du spectacle (donc des arts du spectacle au même titre que la danse, le théâtre ou le cirque) que d’autre chose. Ce ne sont pas les explications de Roman Ondák lors d’un court entretien vidéo à propos de son œuvre Prendre la mesure de l’Univers (ou la notice qui lui est consacrée dans le catalogue) qui consiste à marquer la taille et le prénom de chaque visiteur sur un mur blanc qui pourraient me faire changer d’avis. À la fin, la galerie N° 8 qui lui était consacrée ne proposait plus qu’une longue bande quasi noire, ce qui était normal, vu l’affluence qu’a connue l’exposition durant ses cinq mois.

Un art plastique doit aussi refléter des compétences, ce qui sous-entend un apprentissage au moins technique et qui peut aussi être complété par une certaine connaissance de l’Histoire de l’art, d’un minimum de culture générale, d’une méthodologie, d’une pratique, etc. Certes, la maitrise technique ne suffit pas et ne remplace pas le « talent », la créativité, mais elle me semble indispensable lors de la création de l’objet. Action et réflexion se combinent pour donner forme à l’œuvre d’art, pour concevoir et mettre en pratique sa représentation. L’artiste peut se faire assister, voire remplacer pour la mise en œuvre, ce qui se fait dans l’art contemporain. J’ai souri lorsque j’ai vu que Roy Lichtenstein ne peignait pas lui-même au pochoir ses trames mais laissait à une jeune assistante la tâche de le faire (Exposition « Roy Lichtenstein » au Centre Pompidou en 2013 ou plus vraisemblablement « Pop Art – Icons  that matter » au Musée Maillol en 2017). J’ai été surpris par le monde qui participait à la réalisation de White Tone de Cai Guo-Qiang, présentation visionnée à l’occasion du « Grand Orchestre des Animaux » à la Fondation Cartier pour l’art contemporain (2016).

Certes, on trouve un peu de tout ça dans l’assemblage de neuf panneaux reliés par un ruban adhésif bleu réalisé par Edward Krasiński mais où se trouve la compétence de l’artiste ? Dans le fait de savoir poser un miroir ? Dans celui de couler un carré de béton ou de gribouiller quelque chose ? Et de relier le tout par du ruban adhésif d’une largeur et à une hauteur bien précises ? Les photos d’Eugène Atget ou d’Alfred Stieglitz me laissent la même impression. Leurs travaux présentés lors de l’exposition sont d’une très grande banalité, ne portent aucun propos, et ne demandent aucune technicité ou compétence particulière (hors développement). Je n’ai d’ailleurs jamais compris comment on pouvait qualifier d’artistique le travail d’Atget, surtout après avoir vu son exposition au Musée Carnavalet en 2012. Pour en terminer avec le sujet des photos, bien qu’appréciant beaucoup celles réalisées par Walker Evans, comme Ferme à Westchester, New-York, ce n’est pas, pour moi, un art plastique mais de la photographie, un art visuel, donc. Il en est de même avec celles de Man Ray, bien plus abstraites telle Anatomies ou surréalistes, à l’exemple de Rayogramme.

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Incontestablement, ces exigences, très traditionalistes je le reconnais, écartent à mes yeux, en plus des happenings, les performances. De par leur nature éphémère et l’absence d’objet (la plupart du temps), les performances « artistiques » étaient peu présentes dans l’exposition. En effet, les performances, une fois achevées, n’existent que par les photos ou les vidéos qui en sont faites, des documents préparatoires ou d’un éventuel compte-rendu. Trio A d’Yvonne Rainer est une performance et de l’art contemporain par la décision de certains, mais ce n’est qu’un film N&B d’une danseuse, qui questionne non pas l’art mais la danse, c’est-à-dire un spectacle. Au moins, l’image bougeait et pouvait éventuellement provoquer une émotion esthétique. Il n’en était rien de la vidéo Miroir de Lili Dujourie projetée à l’occasion de l’exposition « Women House – La maison selon elles » à la Monnaie de Paris en 2018 : il n’y avait que l’artiste, nue, qui bougeait à peine dans un intérieur domestique. Toutefois, il y avait un message…

Et l’art numérique ?

Il en va de même pour l’art numérique. Étant par nature immatériel (il n’y a pas d’objet) et reproductible à l’infini (ce qui est aussi un peu le souci de la photo), cela l’exclut à mes yeux des arts plastiques. Il s’agit d’un art visuel, au même titre que la vidéo (ou le cinéma). Certes, les arts numériques (car il y a plusieurs formes) demandent une certaine maîtrise technique mais cela ne suffit pas. Pourtant, ils peuvent être matérialisés, surtout s’il s’agit de peinture digitale ou d’images de synthèse fixes. Les travaux préparatoires (et ce, d’autant plus s’ils sont réalisés « analogiquement » sous forme de dessins, peintures ou sculptures) et les documents produits, comme les impressions sur toile ou plaque Forex®, peuvent être l’équivalent de ce que produisaient les artistes peintres du XIXe siècle. Cependant, dans ce cas, le numérique n’est qu’un outil dans la réalisation d’une création, rien de plus : ce n’est pas l’essence de l’œuvre d’art.

Le MoMA est très avancé sur le sujet de l’art numérique et possède un beau centre de données pour le stockage mais cela ne s’est pas réellement retranscrit dans l’exposition à la Fondation Louis Vuitton. Les galeries 8 et 11 étaient censées nous montrer les acquisitions les plus récentes du musée new-yorkais et son implication dans ce domaine. Las, je n’y ai rien vu d’artistique, que ce soit avec emoji de Shigetaka Kurita, l’Épingle Google Map de Jens Elstrup Rasmussen ou encore dans Émissaire. Dans le squat des dieux de Ian Cheng. Dans ce dernier cas, il s’agit plus d’une narration visuelle, générée de façon que j’imagine plus ou moins aléatoire par des algorithmes et animée en 3D, que d’une œuvre d’art, quoi qu’on en dise. Je ne parle même pas de Space Invaders de Tomohiro Nishikado… C’est un jeu vidéo, l’auteur n’a jamais eu l’intention de faire une œuvre d’art, il me semble.

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Après ces considérations plutôt matérielles, il est évident que je rejette tout un pan de l’art contemporain. Est-ce le signe d’un esprit peu ouvert qui privilégie la forme à l’idée, qui est excessivement matérialiste ? Nous pouvons le craindre, hé hé !

Parlons un peu d’esthétisme

L’esthétisme est un concept difficile à analyser. Tout comme le « beau », il met en jeu un ressenti, un sentiment, une sensation. Le plaisir (ou l’émotion) esthétique, et son opposé, le déplaisir, n’est pas physique, à la différence du plaisir ressenti en mangeant ou lors d’une expérience sexuelle (quoique… lorsqu’on voit le nombre d’œuvres avec des femmes nues… réalisées par des hommes, bien entendu). L’esthétisme est intellectuel avant tout. Pour moi, le plaisir (ou sentiment) esthétique provient de la mise en œuvre de mécanismes « immatériels » (souvenirs, fantasmes, rêveries, sensibilités, etc.) s’effectuant au sein de notre esprit, généralement de manière inconsciente. Étant lié à ce que nous sommes, il ne peut pas être défini par une notion universelle, il est en grande partie subjectif. De plus, notre perception du « beau » n’est pas immuable, nos goûts évoluent avec le temps. Il ne serait donc pas inné mais acquis sous l’influence de notre environnement, de notre culture, et ce, de façon généralement inconsciente : on ne nait pas « esthète », on le devient ! À partir de là, pour apprécier l’art contemporain dans toutes ses variantes, il serait nécessaire de passer par une phase d’accoutumance, d’apprentissage, encore plus que pour l’art moderne, plus viscéralement accroché à l’objet, support du plaisir esthétique. C’est pour cela que je pense que le figuratif est plus aisé à apprécier que l’abstraction, au moins dans un premier temps. Pourtant, la réflexion peut venir en aide pour dépasser tout déplaisir esthétique immédiat.

Je ne vais pas « m’amuser » à classer les 200 œuvres (surtout que je ne les ai pas toutes vues, il y avait trop d’attente pour entrer dans certaines petits salles) de l’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » en leur donnant une note allant de 0 à 5. Pourtant l’exercice pourrait être intéressant en comparant ensuite les ensembles qu’il serait possible de faire à partir de différents critères. Prenons plutôt quelques exemples : Accumulation No. 1 de Yayoi Kusama est un fauteuil sur lequel sont cousues de nombreuses formes phalliques, le tout peint en blanc. Car oui, ce sont bien des « bites » et pas des saucisses comme s’était exclamé, amusé, un gamin à côté de moi. Mon premier sentiment a été un déplaisir esthétique, avant de réaliser ce que cela représentait et de commencer à apprécier l’œuvre pour le message que je pensais percevoir. Notons que je l’apprécie encore plus après avoir lu le cartel puis la notice du catalogue.

Echo n° 25, 1951 de Jackson Pollock m’a, par contre, immédiatement plu. Pourtant, je n’ai qu’une opinion assez faible de l’action painting, surtout après avoir vu (et très peu apprécié) l’exposition « Cy Twombly» au Centre Pompidou en 2017. Il faut dire que je reste marqué par le visionnage d’une vidéo (non censurée) sur une peinture relevant plus ou moins du drip painting intitulée PlopEgg de Milo Moire. Vous pouvez voir la version censurée sur YouTube (je vous laisse chercher la vidéo sans les caches noirs). Nul doute que Echo n° 25, 1951 a réussi à me plaire grâce à la complexité des formes peintes, celles-ci ayant éveillé quelque chose en moi. Je n’ai pourtant jamais fait de calligraphie (la notice fait référence à cet art ancestral). Effet tout à fait différent avec La Louve, du même artiste, peinture présente aussi à l’exposition pour laquelle je n’ai ressenti aucun intérêt.

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Il ressort de tout ceci que j’ai une vision assez traditionnelle, pour ne pas dire « traditionaliste » de l’Art (des arts plastiques, pour être plus précis). De ce point de vue, l’art contemporain embrasse plusieurs domaines : les arts plastiques (dans une définition réduite), les seuls qui trouvent grâce à mes yeux et qui me « parlent », les arts du spectacle et les arts visuels. Le comble de l’hypocrisie, c’est qu’en plus, il est nécessaire d’être adoubé par une institution pour pouvoir prétendre à cette appellation. Je tire aussi de cette petite réflexion sur le plaisir (ou le sentiment) esthétique et la notion de « beau », la conclusion que j’ai quelques lectures philosophiques qui m’attendent, tout comme m’attendent les écrits de Nathalie Heinich (même si je ne partage absolument pas certaines de ses positions sociétales), si je veux approfondir le sujet. En attendant, il ne me reste plus qu’à aller voir « Les Hollandais à Paris, 1789-1914 : Van Gogh, Van Dongen, Mondrian… » au Petit Palais : il y a du Van Gogh et du Mondrian, je m’en délecte d’avance !

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Être moderne : le MoMA à Paris (I)

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L’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » s’est achevée le 5 mars. Fidèle à certaines habitudes, notre petit groupe de mangaversiens y est allé au dernier moment (et, du coup, de façon un peu dispersée). Inutile de dire que c’était la foule, et ce d’autant plus que l’événement a connu un grand succès public. D’ailleurs, la Fondation Louis Vuitton était prise d’assaut le dimanche 4 dès l’ouverture à 9H00. Il y a eu plus de 750 000 visiteurs en cinq mois dont plus de 30 000 sur le dernier weekend (du 2 au 4). Dispersée dans une dizaine de salles de taille variable, la scénographie était chronologique et couvrait des débuts de l’art moderne jusqu’à l’art contemporain le plus récent (avec notamment l’art numérique), tout en retraçant l’histoire du célèbre musée new-yorkais dans deux espaces dédiés.

Cette visite a été pour moi l’occasion de m’interroger un peu plus sérieusement sur la différence entre l’art moderne et l’art contemporain. Il faut savoir que j’ai beaucoup de mal avec le second, que j’estime à la limite du « foutage de gueule » quand ça n’a pas l’heur de me plaire. Pourtant, ce sentiment pourrait être constitutif de l’art contemporain, étant né de la rupture et de la transgression des dogmes et des habitudes. Au moins, en matière d’art moderne, même si ça ne me parle pas toujours, j’ai l’impression de sentir, derrière l’œuvre, son auteur, sa réflexion et son travail, à l’exemple de Composition en blanc, noir et rouge de Piet Mondrian ou de L’oiseau dans l’espace de Constantin Brancusi. Toutefois, la Roue de bicyclette, le proto « readymade » de Duchamp contient en elle les prémices de l’art contemporain. Quant à étaler comme une œuvre d’art les emoji de Shigetaka Kurita, cela n’a aucun sens, si ?

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Aurais-je un esprit incapable de comprendre et d’apprécier toute « nouvelle » avant-garde ? Ou est-ce une incapacité à comprendre un autre monde dont j’ignore les tenants et les aboutissants ? Nul doute qu’il serait intéressant de creuser le sujet et de mieux cerner ce qui détermine l’art moderne ou l’art contemporain. Et au-delà de ces histoires de définition (première partie du présent billet), qu’est-ce qui fait que l’un me plaise plus que l’autre (seconde partie, à venir) ?

Au fait, qu’est-ce que l’art moderne ?

Le site des éditions Odile Jacob offrait (heureusement, il est encore accessible via la Wayback Machine) un texte intéressant sur l’art contemporain en proposant en même temps une définition claire de l’art moderne. Il mettait en avant les différences d’interprétation que l’on peut avoir de ces deux périodes artistiques (à supposer qu’il s’agisse uniquement de périodes). Pour ma part, je comprends l’art moderne comme la période artistique commençant avec la naissance de l’impressionnisme à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire quand un certain nombre d’artistes peintres, à commencer par Cézanne, se sont mis à créer en opposition à la tradition, au classicisme qui prévalait à cette époque.

En effet, pour la peinture « moderne », ce n’est plus la lumière qui compte mais la couleur. De même, le rendu n’est plus « réaliste » mais basé sur des impressions, puis sur des suggestions. Les artistes ne représentent plus mais « signifient ». Pour mieux appréhender la portée concrète de ces termes, remémorons-nous dans l’exposition Nature morte de Paul Cézanne, L’Atelier de Pablo Picasso,  L’Espoir II de Gustav Klimt, et aussi Le Faux miroir de René Magritte. Disons que le point de départ de l’art moderne, de l’avis général, remonte à l’an 1870 avec les créations de Cézanne.

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Toutefois, l’art moderne n’est pas monolithique et il recouvre plusieurs courants comme l’impressionnisme, l’art nouveau, le fauvisme, le cubisme, l’abstraction, le dadaïsme, le surréalisme, etc. C’est une période qui court jusqu’à l’apparition de l’art contemporain. Et c’est là que ça se complique…

L’art contemporain, ça date de quand ?

Dater l’apparition de l’art contemporain est malaisé : cela dépend en grande partie de la perception que l’on s’en fait (le cas rappelle d’ailleurs celui de la bande dessinée). Certains utilisent l’année 1945, pour son côté pratique car correspondant à la fin de la seconde guerre mondiale. Il est tenant de faire coïncider une charnière artistique avec un grand basculement historique. D’autres préfèrent les années 1970 avec l’arrivée du « postmodernisme », c’est-à-dire avec le rejet par une nouvelle génération d’un art devenu institutionnel. Ces artistes mélangeaient différentes pratiques, notamment celles issues des arts plastiques,  du design, de l’architecture, etc. Plusieurs exemples étaient proposés dans l’exposition, notamment les drapeaux Start, Middle, Arrow et End de George Bretch ainsi que Costume en feutre de Joseph Beuys.

Les arts plus « traditionnels » (peinture, dessin et gravure mais aussi sculpture et architecture) se sont donc effacés au profit de la photographie, du cinéma / de la vidéo, du design, de l’imprimerie d’art, de l’art conceptuel, des performances, etc. Cependant, vouloir graver une année précise dans le marbre serait ignorer que l’art contemporain s’est construit au fil du temps, au moins dès les années 1960 avec le développement de l’art minimaliste, de l’art conceptuel, de l’Arte Povera en Italie, du Nouveau Réalisme, etc. Il y a par exemple Carl Andre avec ses 144 carrés de plomb (j’ai d’ailleurs marché involontairement sur cette œuvre en reculant pour prendre une photo, mais ça ne semblait pas être un souci, ouf !).

N’oublions pas le Pop Art apparu à la fin des années 1950 aux USA (Boîtes de soupe Campbell d’Andy Warhol ou Fille qui se noie de Roy Lichtenstein). D’ailleurs, l’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » semblait voir la fin de l’art moderne dans l’apparition du Pop Art et le détachement des artistes américains de leurs influences européennes.

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L’art contemporain, c’est quoi exactement ?

L’art contemporain est une avant-garde, ce qui fait qu’il est en perpétuelle évolution. Il est donc apparu en étant avant tout un rejet de l’art moderne. Il relève du domaine des arts plastiques et se caractérise par un dépassement des frontières des différents domaines artistiques. Il s’agit de pratiquer la transversalité. Pour rappel, les arts plastiques recouvraient à l’origine les activités artistiques relevant du modelage telles que la sculpture, la céramique et l’architecture. Cette définition a évolué au fil du temps pour en arriver à faire référence à tout art évoquant des formes, puis des représentations, en englobant dernièrement tout ce qui est visuel, voire expérimental.

Il s’agit donc de transgresser les « règles de l’art » existantes, ou d’en inventer de nouvelles. Surtout, l’art est contemporain quand il est qualifié ainsi par un certain nombre d’institutions à la légitimité reconnue comme les musées, les galeries, les revues et critiques d’art, les curateurs, etc. Comme nous pouvons le pressentir, tout ceci est bien flou, notamment par rapport à l’art moderne, surtout quand l’œuvre considérée peut être classée dans l’une ou l’autre des deux « petites boites », comme Echo N°25, 1951 de Jackson Pollock. D’ailleurs, l’art contemporain n’est pas, pour un certain nombre de personnes, une période mais un monde qui a ses règles, ses codes, sa grammaire. Et il serait apparu avec Marcel Duchamp et ses premiers ready-mades datant des années 1910.

Une des caractéristiques de l’art contemporain, du fait du mélange des genres, de l’extrémisme de certaines créations, de leur côté parfois éphémère (pour les happenings ou les performances, pour le land art, etc.), de leur hermétisme aussi, de leur immatérialité (pour l’art conceptuel), est la nécessité d’avoir un discours, un appareil critique accompagnant l’œuvre, parfois en partant de la conception pour arriver à la réalisation, et en éclairant sa signification. Ce discours est-il indispensable pour donner une certaine valeur (pas obligatoirement pécuniaire) à l’œuvre qui resterait, sinon, un simple objet ou une accumulation d’objets, voire une simple idée ? En fait, la multiplicité des formes de l’objet, qui peut même ne pas être un matériau mais un geste ou un concept, l’objet en tant que tel donc, ne suffit pas, car il peut déjà exister (dans le cas d’un ready-made par exemple) ou être dupliqué.

Il y a aussi une recherche de dépassement des limites, une volonté d’être original. La duplication, la répétition ne sont pas considérées comme étant de l’art, il s’agit d’artisanat car il y a un manque d’originalité. Pourtant, si vous recopiez une œuvre, cela peut être de l’art si vous expliquez votre démarche et si elle est reconnue comme telle, à l’instar de AIDS de General Idea. Ce sont les raisons, la mise en œuvre, la signification de l’objet qui vont constituer l’œuvre d’art, avec l’objet (s’il y en a un). Seul, ça peut être tout simplement un néon qui clignote. Avec un récit (pour utiliser un terme à la mode), cela devient de l’art contemporain, comme l’est Human / Need / Desire de Bruce Nauman.

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Donc…

C’est plus clair, maintenant ? Pas sûr… Cependant, il m’est peut-être devenu possible de m’interroger sur les raisons d’une nette préférence pour l’art moderne, ou pour telle ou telle œuvre d’art contemporain dans la seconde partie de ce billet consacré à l’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris », tout en mettant cette dernière en perspective avec d’autres manifestations organisées par le MNAM à Beaubourg et que j’ai pu voir ces dernières années.

Tyler Cross, le tueur au sang-froid

« Un jour, Tyler Cross paiera pour ses crimes ! En attendant, il en commet d’autres. »

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Tyler Cross avait réussi à s’évader de la terrible prison Angola dans le deuxième tome. Toujours recherché par la police dans plusieurs États pour les nombreux méfaits qu’il y a commis (comprenant quelques meurtres), traqué par la mafia qu’il avait soulagée de 17 kilos de drogue dans le premier opus de la série, il avait quand même réussi à se poser quelque part en Floride. Toutefois, la vie ne peut pas être longtemps de tout repos pour un tel braqueur et tueur, n’est-ce pas ? C’est donc sans surprise (pour le lecteur et pour le « héros ») qu’il doit fuir à nouveau, après s’être débarrassé définitivement des trois bras-cassés censés le capturer pour l’amener chez le parrain du coin. Que la fille avec qui il vivait n’ait pas survécu est un détail qui n’émeut pas plus que cela notre peu sympathique gangster. Non, ce qui le contrarie, c’est que quelqu’un l’a balancé ; et il sait qui est ce « quelqu’un ». Il est donc temps d’aller faire un tour dans cette ville pourrie de Miami pour réclamer quelques explications à un certain avocat (véreux bien entendu) de sa connaissance…TylerCross-3pl1Fabien Nury, un des scénaristes à succès du moment, et Brüno, dessinateur de plus en plus en vue, poursuivent ce qui devient une véritable série d’albums indépendants.  Ils proposent ainsi à leurs lecteurs de suivre un gangster-tueur au sang-froid et à l’efficacité redoutable. Dans ce troisième tome, comme dans les deux précédents, les auteurs construisent leur récit autour d’un objectif à atteindre. Ici, il va s’agir de récupérer 70 000 dollars que son avocat n’a pas « placé » de façon intelligente afin d’avoir les moyens de disparaître à nouveau. Et s’il y a la possibilité de se faire un petit supplément au passage… Tyler Cross va donc devoir organiser un braquage qui ne se passera évidemment pas comme prévu. En effet, s’il avait poursuivi un peu plus sa réflexion sur les personnes avec qui il a monté son coup, il aurait compris un peu plus vite dans quel guêpier il allait se fourrer. C’est parti pour 48 planches (sur un total de 88) de réponses de Tyler Cross aux événements qui s’enchainent implacablement. Ce qui constitue la grande force de la série s’exprime alors à plein :  les deux auteurs savent mettre en scène l’efficacité de leur personnage principal en construisant un récit tiré au cordeau digne des meilleurs polars noirs.TylerCross-3pl4Avec Miami, Fabien Nury, semble revenir aux fondamentaux du tome initial (Black Rock) : braquage et belles pépées (à la durée de vie assez courte, le plus souvent). Pourtant, à y bien regarder, il s’agit plus d’une continuité du deuxième tome, surtout sur le plan formel : la diminution du nombre de cases par page et la prédominance des cases faisant une bande de largeur sont accentuées, et rendent le rythme de lecture encore plus nerveux qu’auparavant. Sur le plan du contenu, la noirceur de l’âme humaine y est encore plus développée, tout comme la bêtise et la lâcheté des hommes. Le présent récit développe aussi un nihilisme que l’on avait certes pressenti dans les deux premiers volumes, mais qui devient plus lancinant dans le troisième. La vie ne peut apporter que malheur et ne peut déboucher que sur la mort. Et violente, la mort. Pourtant, comme dans Angola, la conclusion est illuminée par une petite lumière d’espoir, une possibilité de vie meilleure. Car là est le petit bémol : la construction du récit reste très (trop ?) similaire dans les trois ouvrages avec une même utilisation des analepses, d’un narratif extérieur et une intentionnelle absence de développement du personnage principal. Le dernier point est certes voulu par les auteurs mais implique un manque de progression qui est un peu regrettable.TylerCross-3pl2Il y a toutefois une nouveauté importante : un véritable personnage féminin au sein de cette histoire. Avec Shirley Axelrod, les femmes ne sont plus seulement là pour se faire frapper et/ou tuer, pour chercher à doubler Tyler Cross, ou pour servir d’élément détonateur dans la narration… Il y a toujours de cela, certes. Toutefois, Miss Axelrod est quelqu’un qui sait réfléchir, qui sait ne pas dépendre d’un sauveur lorsqu’elle est en grande difficulté. Elle sait rebondir grâce à une incontestable intelligence et un courage devant des situations imprévues, ce qui n’est pas sans rappeler une certaine personne. La misogynie des deux premiers tomes, typique du roman noir d’après Fabien Nury, est ici battue en brèche. En effet, une séquence de quinze pages met particulièrement en valeur Miss Axelrod, pourtant secrétaire de direction « normale ». Outre les agissements particulièrement efficaces de la dame, ce sont ses regards et ses silences qui sont autrement marquants et qui la mettent en valeur. N’oublions pas que le récit se passe dans les années 1950 et qu’à cette époque, les femmes ne devaient pas être trop actives dans la sphère publique et n’avaient pas grand droit à la parole…TylerCross-3pl3Quant au graphisme, il est meilleur que jamais. Brüno a réussi à épurer son trait, tout en lui donnant plus d’épaisseur, ce qui en renforce l’impact, donne plus de présence aux personnages. Les hachures, déjà en diminution dans Angola, ont disparu. À la place, le dessinateur place de nombreux aplats noirs permettant de jouer sur la lumière et surtout sur les ombres. Comme Brüno l’expliquait dans un de ses entretiens, les grands maîtres de la bande dessinée argentine (Muñoz et Breccia) sont de plus en plus présents dans son art. On pourra regretter toutefois une géométrisation un peu excessive des visages, les mentons devenant trop aigus ou, à l’inverse trop ronds. Cependant, les expressions sont réussies et sont mises en valeur par des plans très travaillés, où l’on sent que chaque case a été pensée et étudiée pour apporter le plus d’efficacité et d’immersion. En effet, la mise en page avec ses cases faisant toute la largeur de la planche parvient, une fois de plus, à donner une impression de cinéma (scope, bien entendu) sur papier sans volonté d’en faire trop. N’oublions pas la colorisation, sans fioriture, qui participe grandement à magnifier l’ambiance qui se dégage de ce polar vraiment noir sans écraser le trait du dessinateur.

Tyler Cross – Tome 3 : Miami, parution chez Dargaud le 23/03/2018