Le phénomène manga (2ème partie)

Si les éditeurs japonais n’ont pas eu l’idée d’exporter le manga dans le monde entier (le marché de la bande dessinée japonaise est largement supérieur à l’ensemble des marchés des bandes dessinées du reste du monde, États-Unis et Francophonie compris), l’intérêt porté par certaines personnes en Occident ont fini par les convaincre du potentiel commercial du manga à l’international, et ce, sous toutes ses formes.

Pourtant, la France est restée longtemps réfractaire au manga et le mouvement est venu plutôt de Suisse, d’Amérique, d’Italie et d’Espagne.

Des débuts laborieux

La première incursion du manga en Europe s’est faite par le biais de la Suisse, plus précisément grâce à un Japonais qui a émigré à Genève : Atos Takemoto, comme cela nous l’a été rappelé en 2018 lors de deux excellentes tables rondes sur les « 30 ans de manga en France », la première étant donnée en janvier au Festival d’Angoulême, la seconde en décembre à la MCJP.

Aidé par un éditeur activiste, Rolf Kesselring, libraire et éditeur à Yverdon (au Nord de Lausanne), Atos Takemoto fonde la revue Le Cri qui tue en 1978 (qui s’arrêtera en 1981 après 6 numéros). Il a fait ainsi découvrir en version française des auteurs majeurs comme Takao Saito, Shôtaro Ishinomori, Yoshihiro Tatsumi et Osamu Tezuka. Kesselring a même édité une histoire de Sabu & Itchi (actuellement disponible dans l’intégrale parue chez Kana) en 1979 : Le Vent du nord est comme le hennissement d’un cheval noir. Il s’agit du premier manga publié en français sous forme de livre relié. Cependant, cette première tentative se révèle être un échec et ne connait pas de suite. En 1983, l’éditeur alternatif Artefact publie Hiroshima de Yoshihiro Tatsumi (disponible dans l’intégrale consacrée à l’auteur éditée par Cornélius), mais là aussi, c’est sans lendemain.

Il y a plusieurs raisons à ces différents échecs. Il est possible de penser que le protectionnisme français envers toute bande dessinée qui n’était pas française (même la BD belge était en butte avec des tracasseries administratives françaises) se combinait au conservatisme des journalistes (spécialisés ou non) de l’époque qui ne juraient que par la bande dessinée de leur jeunesse. Pour un Thierry Groensteen curieux et même auteur d’une excellente introduction au manga en 1993, combien à l’esprit totalement fermé à ce qu’ils ne connaissaient / comprenaient pas ? De plus, le public visé n’était pas le bon, il aurait fallu viser un public plus jeune, comme cela s’est fait avec les animés et donc proposer du shônen et non du seinen. Après tout, le manga est avant tout, y compris au Japon, destiné aux jeunes.

La déferlante des animés

Le Roi Léo a été le premier dessin animé japonais à être diffusé en France en 1972 (puis rediffusé en 1976 sur TF1). Cependant, la déferlante arrive avec Récré A2 qui propose à partir de juillet 1978 Goldorak puis Candy Candy à partir de septembre 1978. Ensuite, viendront les années 1980 avec Albator, Cobra, Lady Oscar, etc. Le Club Dorothée débute en 1987 sur TF1 après que Dorothée soit partie de la deuxième chaine vers la première. C’est dans ce programme qu’Astro le petit robot (1988), Les Chevaliers du Zodiaque (1988), Dragon Ball (1988), Galaxy Express (1988), Ken le survivant (1989), etc. sont diffusés pour la première fois en France.

Derrière Le Club Dorothée, on trouve AB Production (société productrice de Dorothée depuis la fin des années 1970) qui se constitue au fil des ans un catalogue très important de séries japonaises. Tout est bon à prendre à l’époque, sans trop se poser de question. On retrouve par la suite (entre 1991 et 1992) ce catalogue dans feue La Cinq (qui s’était constituée son propre catalogue d’animés à partir de 1987) puis sur le câble et le satellite via la chaine AB Cartoons à partir de 1996. C’est ainsi que plusieurs générations d’enfants vont être nourries par les animés.

Ce phénomène des dessins animés japonais sur les chaines de télévision va déboucher sur une diabolisation du manga en général, notamment par deux textes qui ont eu une réelle influence sur la perception du manga par le grand public, mais aussi par les journalistes et critiques, spécialisés ou non. En 1989 parait le fameux livre de Ségolène Royal : Le Ras-le-bol des bébés zappeurs. Cet ouvrage a stigmatisé la qualité médiocre, la violence gratuite et le marketing agressif des dessins animés japonais, et par extension du manga papier, qui pour être des réalités, ignore totalement certains faits.

En effet, la qualité médiocre des animés a une explication historique et économique liée à la notion d’animation limitée inventée aux Etats-Unis dans les années 1950 et portée à un niveau inégalé au Japon, notamment avec les premières séries d’animation de Tezuka Productions. La violence est liée à une certaine inadéquation entre le public visé sur les télévisions françaises et les séries diffusées. On peut penser tout particulièrement à Ken le survivant. C’est oublier aussi que les programmes pour enfants diffusés auparavant étaient particulièrement lénifiants et peu intéressants passé un certain âge. C’est oublier aussi l’origine des animés : le Japon où la violence n’est pas perçue ou traitée comme en Occident. Enfin, le marketing agressif était celui des chaines françaises, de TF1, de La Cinq et d’AB Production. Rappelons que les éditeurs japonais n’étaient pas particulièrement vendeurs à l’époque.

En 1996, Le Monde diplomatique publie un article de Pascal Lardellier, « Ce que nous disent les mangas… », qui stigmatise plus précisément la production imprimée pour y voir une invasion culturelle, un péril commercial lié au comportement des éditeurs japonais qui veulent envahir le monde par le biais du soft power. Il reprend à cette occasion largement l’argumentaire de Ségolène Royal : l’ultra violence, le dessin simpliste et la puissance d’une industrie du divertissement. De la part d’un universitaire, un tel travail est inadmissible d’ignorance et de désinformation. Pourtant, L’univers des mangas : Une introduction à la bande dessinée japonaise de Thierry Groensteen était passé par là, entre sa première édition en 1993 et sa réédition augmentée en parue en 1996.

Mais peut-être que ce qui explique le texte indigent de Pascal Lardellier est l’arrivée en France en 1990 d’une bombe dessinée : Akira de Katsuhiro Ôtomo !

1990-93, années charnières

Akira est le premier succès (plus ou moins) grand public en France. Ceci dit, cela n’a pas été immédiat, il a fallu que Glénat insiste et bénéficie de l’engouement pour le titre provoqué par la sortie du film d’animation dans les cinémas français en mai 1991.

La série a tout d’abord été publiée en fascicule par le biais de la distribution presse (en kiosque, donc) entre mars 1990 et février 1992. Elle était réalisée à partir d’une version américaine (c’est-à-dire inversée et colorisée). Ensuite, Glénat l’a sortie en version reliée à partir de janvier 1991 dans les librairies spécialisées. La série totalise ainsi 14 tomes en couleur, sens de lecture occidental (les planches sont retournées) et avec des couvertures cartonnées (31 tomes pour la version brochée diffusée en presse, interrompue avant la fin).

Devenue une série culte, Akira est rééditée en version N&B et mais toujours en sens de lecture occidental entre 1999 et 2000, cette fois en 6 volumes épais bénéficiant d’une nouvelle traduction, réalisée à partir du japonais. Enfin, entre 2016 et 2019 (il a fallu être patient), l’éditeur grenoblois a réédité une nouvelle fois la série en N&B mais dans le sens de lecture original.

Il faut savoir qu’au Japon, Akira, grâce à ses qualités graphiques et narratives, a aussi été à l’origine d’un choc et a permis au manga d’évoluer, de se renouveler profondément, ce qui en fait, là aussi, une œuvre culte.

Ensuite, en France, c’est ce même système avec une sorte de prépublication en kiosque avant une sortie en volume relié qui est appliqué à Dragon Ball. Le premier demi-tome sort en presse en février 1993. Le premier tome relié sort en librairie BD en mai 1993. Elle est aussi en sens de lecture occidental, comme tous les mangas édités par Glénat, mais reste en N&B. Le succès est très rapide, sauvant ainsi commercialement l’éditeur grenoblois qui n’était pas, à ce qu’on dit, à son meilleur économique à l’époque. Le phénomène manga était lancé !

Le phénomène Tonkam

Ou plutôt le phénomène Dominique Véret !

Tonkam, à l’origine une librairie située dans le 12e arrondissement de Paris spécialisée dans l’import de la culture pop japonaise, est devenu un éditeur de manga en 1994. Cependant, à la différence de Glénat ou un peu plus tard de Kana puis de J’AI LU, ne propose pas des titres dont la notoriété reposait sur une diffusion télévisuelle de son adaptation en animé. Les premières séries japonaises publiées par Glénat sont Dragon Ball (1993), Ranma ½ (1994) et Sailor Moon (1994). Kana se lance dans le manga (après avoir débuté avec du simili-manga coréen) avec Les Chevaliers du Zodiaque (et l’interminable Détective Conan). De plus, Tonkam publie dès le début (sauf exceptions pour les titres emblématiques de Tezuka) en sens original, sans retournement des planches.

Par exemple, Tonkam a été le premier éditeur à proposer une comédie romantique shônen avec Vidéo Girl Ai de Masakazu Katsura. Mais surtout, il a fait découvrir au public francophone les shôjo manga des CLAMP avec RG Veda (1995) et Tokyo Babylon (1996). Il s’agit là de titres reposant sur l’ésotérisme et le fantastique japonais et qui propose un dessin et une narration différente de ce qu’il était possible de lire à l’époque. Certes, ce ne sont pas les premiers shôjo proposés en langues françaises puisque Candy Candy et Sailor Moon étaient déjà sorti en version reliée. Il faut dire que Dominique Véret a toujours voulu faire découvrir la culture japonaise, notamment fantastique et spirituelle.

C’est aussi Dominique Véret, cette fois chez Akata qui dirigeait alors la collection manga des Editions Delcourt, qui a montré que les mangas à destination des filles pouvaient être de gros succès commerciaux grâce à Nana d’Ai Yazawa et Fruit Basket de Natsuki Takaya. Il a ainsi aidé au développement d’une littérature BD à destination d’un public féminin, très largement ignoré jusqu’ici par la bande dessinée franco-belge.

Le phénomène Naruto

Naruto a été publié par Kana entre mars 2002 et novembre 2014. Il s’agit d’un gros succès commercial qui totalise plus de 12 millions d’exemplaires vendus en francophonie.

Il est emblématique de la façon dont se font les ventes d’un titre à succès. Il faut généralement une à deux années pour que le titre s’installe. Ensuite, s’il bénéficie d’un effet de mode qui se développe généralement dans les collèges, souvent souvenu par la diffusion à la télévision d’un animé, cela va permettre au titre un décollage vertigineux des ventes. Il devient ainsi un phénomène commercial. Ensuite, un pic est atteint et la série n’arrive plus à recruter suffisamment de nouveaux lecteurs pour compenser l’érosion habituelle des ventes (un phénomène de pertes de lecteurs qui s’amplifie à chaque nouvelle sortie).

La sortie de Boruto a permis à Naruto de ne pas disparaitre dans les limbes de l’histoire, à l’instar Dragon Ball qui a bénéficié des déclinaisons « Z », « GT » et « Super ».

La relève One Piece

One Piece est un cas intéressant. Il est sorti avant Naruto (en septembre 2000) mais n’a réellement connu un grand succès en France qu’après la fin de de la série au petit ninja orange.

Il s’agit actuellement de la série qui connait les meilleures ventes. Elle est toujours en cours au Japon et représente le manga au plus gros succès commercial de tous les temps, même si la série voit ses ventes décliner depuis quelques années après avoir connu au Japon des tirages supérieurs à 4 millions d’exemplaires pour chaque nouveau tome. D’ailleurs, toujours au Japon, One Piece a toujours eu un plus grand succès que Naruto, de loin.

Les petits nouveaux

Actuellement, les titres les plus à la mode en Francophonie sont My Hero Academia, la nouvelle version de Dragon Ball, intitulée « Super », et The Promised Neverland. Il s’agit dans ces trois cas de shônen, tous issus du Weekly Shonen Jump, comme d’habitude.

Cela montre que le manga, que ça soit au Japon (la source d’approvisionnement) ou en francophonie, a réussi à se renouveler et que la crise du début des années 2010 n’est plus qu’un mauvais souvenir. Du moins, jusqu’à la prochaine chute des ventes…

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