Animus, une histoire d’âmes

Les éditions IMHO reviennent aux affaires avec un titre multiculturel que nous aurions pu tout autant imaginer chez Akiléos ou Cambourakis. En effet, il s’agit d’une bande dessinée américaine réalisée sous forme de manga par un auteur français. Voilà un mélange qui ne pouvait que nous intéresser… et qui m’a intéressé, c’est le moins que l’on puisse dire !

Dans un quartier de Kyoto, deux gamins passent le temps dans un petit jardin d’enfant. L’une, Sayuri, lit un livre, l’autre, Hisao, joue avec son ballon, en bon fan de football qu’il est. Alors que la nuit tombe, ils s’aperçoivent qu’il n’y a plus qu’eux dans les lieux. C’est alors qu’un gamin masqué apparait dans leur dos et commence à taquiner Hisao, notamment en jetant le ballon au milieu du bac à sable. Soudain, un étrange phénomène se produit : des serpents apparaissent en masse pour empêcher Hisao de récupérer son bien. Ainsi débute une aventure extraordinaire qui pourrait bien être liée aux nombreuses disparitions d’enfants qui se produisent depuis quelques temps et qui minent le commissaire Koyasu, désespéré par son impuissance.

En effet, domptant leurs craintes, Sayuri et Hisao retournent dès le lendemain dans cet étrange jardin d’enfant. Ils comprennent rapidement que celui qui se présente sous le nom de Sans-dents est un fantôme (pourtant, il a des jambes comme le fait remarquer Hisao). Pour permettre à cette âme en peine de trouver le repos et de rejoindre le monde des morts, nos deux jeunes protagonistes vont partir à la recherche de son corps, jamais retrouvé. Ils se lancent alors dans une enquête policière, notamment en profitant des ressources paranormales du jardin d’enfant. Fantastique, épouvante, enquête et suspense sont donc au menu d’un récit rondement mené et captivant, sachant jouer sur les peurs enfantines et le folklore japonais.

Animus est un graphic novel à destination des jeunes adultes (Young Adult) ressemblant à un manga. Il a d’ailleurs été conçu à l’origine en sens de lecture japonais, ce qui a nécessité un travail d’adaptation afin de le passer en sens occidental. Il a été réalisé dans la deuxième moitié des années 2010 par Antoine Revoy, un auteur français (il est né en 1977 à Paris) vivant actuellement sur la côte Est des États-Unis après avoir passé une partie de son enfance au Japon (de 6 à 12 ans) et dans d’autres pays. Il a étudié le graphisme et le design aux USA avant de travailler en Irlande et en France. Il s’est installé à nouveau aux États-Unis il y a un peu plus de dix ans. Graphiste, designer et illustrateur à succès, Revoy s’est donc aussi lancé dans la bande dessinée.

Pour une première, il faut reconnaître que c’est un coup de maître. D’ailleurs, une deuxième œuvre est annoncée pour 2021 par First Second, son éditeur américain. Il s’agit de Ghost Notes, une histoire de trois fantômes retenus dans notre monde et qui aimeraient bien rejoindre l’au-delà. C’est ainsi qu’Animus propose un bel exemple de « global manga » et il est surprenant qu’une première œuvre soit aussi réussie tant graphiquement que narrativement. Son histoire est vraiment prenante. Cela démontre une fois de plus qu’il est possible de faire une bande dessinée équivalente aux mangas sans avoir à rougir des auteurs japonais, ce qui n’est pas toujours chose aisée comme je le montrais il y a quelques temps dans une conférence dédiée au manfra.

Le dessin est ici typiquement seinen, se plaçant plutôt dans la filiation de Katsuhiro Ôtomo (nous sommes loin de l’école Tezuka ou du gekiga). Pourtant, il ne faut pas s’attendre aux grands yeux qui caractérisent la bande dessinée japonaise (du moins pour la plupart des lectrices et lecteurs occidentaux). D’ailleurs, sur ce point, le traitement d’Antoine Revoy est parfois déroutant, surtout concernant Sayuri et Hisao. En effet, principalement pour les enfants, l’auteur ne semble pas faire un gros travail sur la représentation des yeux asiatiques : les paupières sont inexistantes, les personnages regardent à travers de minces et minuscules fentes obliques. Pourtant, nous aurions pu nous attendre, sur ce point particulier, à une influence plus manifestement manga, avec par exemple, une reprise du style de Naoki Urasawa qui maîtrise parfaitement les physionomies asiatiques et occidentales tout en sachant les varier, avec ici de plus grands yeux pour les enfants. Pourtant, le travail de Revoy est remarquable sur le visage du commissaire Koyasu.

Néanmoins, l’auteur a raison, il se crée ainsi un style plus personnel et ne cherche pas à copier servilement le dessin « manga » (pour ce que cela signifie, lorsqu’on connait la diversité de la bande dessinée japonaise notamment dans sa partie alternative). Est-ce de sa part une vision occidentale / franco-belge des traits asiatiques, qui passe principalement par les yeux ? Ou n’y aurait-il pas une volonté d’originalité ? Quoi qu’il en soit, une fois l’habitude prise, cela ne pose aucun problème pour apprécier l’histoire. La narration, elle, ne pose aucune difficulté. Les personnages sont immédiatement reconnaissables, les planches sont agencées de façon classique : pas de mis en page éclatée, pas de recherche d’effet, les enchainements de cases sont variés mais ne font jamais perdre le fil de la lecture : la lisibilité passe avant tout, même lorsqu’il y a un changement d’unité de temps ou de lieu.

Intéressons-nous maintenant un peu plus au contenu d’Animus en tentant d’analyser et d’expliciter plusieurs points du récit. Les deux paragraphes contenant des révélations sur l’intrigue sont, ci-après, précédés d’un avertissement graphique et repérés par l’utilisation de la couleur orange. Les lectrices et lecteurs avisés qui n’auraient pas encore lu l’ouvrage feraient donc bien de passer à la suite afin de ne pas se « spoiler ». Bien entendu, les illustrations choisies ne donnent aucune indication importante sur l’histoire, il est donc possible d’admirer le travail graphique d’Antoine Revoy sans craindre quoi que ce soit.

L’œuvre étant classé en Young Adult par son éditeur américain, il est normal que les adultes n’y aient qu’un petit rôle, y compris le commissaire Koyasu. Ce dernier ne voit pas la réponse à l’énigme de la disparition des enfants alors qu’elle est à plusieurs reprises sous ses yeux. Nous sommes aussi en présence d’une bande dessinée fantastique mâtinée d’épouvante, celle des légendes urbaines que l’on se raconte en étant gamin lors de soirées pyjama ou au coin du feu. Les scènes de peur sont ici de deux genres, soit basées sur les phobies, soit sur les cauchemars que tout un chacun peut subir en dormant. Dans les deux cas, elles sont réussies et instaurent un climat adéquat à l’histoire. Malheureusement, avoir « seulement » 214 pages pour introduire, développer et conclure son récit ne permet pas à Antoine Revoy d’en placer plus. De ce fait, ces scènes sont parfois trop courtes et surtout trop peu nombreuses.

Un épisode compte vraiment : la mise en scène de Sayuri dans le bac à sable a une réelle importance et permet de comprendre la réaction de la fillette à la fin de l’histoire. Manifestement, elle a un véritable problème relationnel avec ses parents, elle ne supporte que difficilement les contraintes liées à son âge et souhaite ardemment être une adulte indépendante. D’ailleurs, cette fin, assez surprenante y compris pour Hisao, ne peut être comprise et donc acceptée qu’en faisant attention à de petits détails, placés à l’occasion d’une planche par ci, ou d’une planche par là. Néanmoins, il est dommage qu’il n’y ait pas la mise en scène d’un cauchemar de Sayuri qui expliciterait, en une petite dizaine de planches, les indices qui lui ont permis de comprendre la vraie nature de Sans-dents et où ce dernier est enterré. Ceci dit, il est tout à fait possible que votre serviteur n’ait pas su les voir malgré ses relectures ☺.

C’est d’ailleurs avec la révélation de la nature de Sans-dents que le fantastique japonais est convoqué dans le récit. En effet, nous pouvons considérer que le peigne enterré a une âme (selon les croyances animistes japonaises). Comme il est très usagé, il est « mort » et il aurait pu avoir droit à un rite funéraire, sauf qu’il ne l’a pas eu. Il s’est retrouvé simplement jeté, enterré, d’où son âme prisonnière du jardin d’enfant. Au Japon, le peigne est aussi considéré comme un moyen de communiquer avec l’au-delà ou plutôt avec les puissances surnaturelles, ce qui a transformé le jardin d’enfant. Les dents sont des rayons émanant de la lumière céleste et pénétrant l’esprit lorsqu’il est porté dans les cheveux. Pour l’anecdote, le peigne est ici un kushi, c’est-à-dire un peigne ornemental (en bois laqué et de forme arrondie). Il fait partie des kanzashi portés par les femmes. De ce fait, nous aurions pu nous attendre à ce que Sans-dents soit une fillette plutôt qu’un garçon.

Le fantastique japonais s’exprime donc à travers la nature de Sans-dents : nous sommes en présence d’un kami. Rappelons que ceux-ci peuvent être bons et mauvais, cette dualité se retrouvant dans le manga. Sans-dents porte un masque de kitsune, cela en fait-il un messager d’Inari ? Souvenons-nous qu’Inari peut ensorceler les humains, les posséder. Cette « divinité » est parfois mâle mais souvent femelle. On en revient ainsi au peigne, ornement féminin par excellence. Or Sans-dents est un garçon. Il y a peut-être là une incohérence ou alors un message caché de la part de l’auteur, Antoine Revoy. Il faut dire qu’Inari est une divinité complexe et que rien n’est simple avec elle. Enfin, nous pouvons aussi noter que le choix du titre (il a changé, à l’origine la bande dessinée s’appelait The Playground) n’est pas fortuit. Qu’est-ce qui a pu motiver ce changement en cours de réalisation ? Par exemple, en psychiatrie jungienne, l’animus est la part masculine du féminin, l’inverse de l’anima. C’est donc à chacune et chacun de se faire sa propre interprétation, preuve de la richesse du titre, ce qui permet de le relire afin d’y réfléchir de façon approfondie.

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