Le manfra (4/4)

Voici le dernier texte du cycle de quatre conférences sur le manga donné au C.D.I. du Lycée Jean Monnet entre octobre 2018 et mars 2019, celle-ci étant consacrée à un type de bande dessinée francophone qui ressemble, souvent à s’y méprendre, à son homologue japonaise, c’est-à-dire le manga. Il s’agit d’une version raccourcie de la conférence que j’ai donné au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2019, durant moins d’une heure au lieu de l’heure trente d’origine. Une version complète (et même développée) est prévue pour fin mars sur le site du9.

En effet, cela fait longtemps que des auteur·e·s veulent créer des « mangas à la française ». Dès le milieu des années 1990, on pouvait trouver en kiosque des œuvres ressemblant à la bande dessinée japonaise, malheureusement au graphisme et aux récits non maîtrisés, dans un magazine comme Yoko. Toutefois, ce n’est que récemment que le mouvement a pris de l’ampleur, avec des titres qui trouvent un certain succès public, avec des maisons d’éditions dédiées et donc une professionnalisation des « manfrakas ». C’est à type d’ouvrages que nous allons parler aujourd’hui.

Avant de revenir sur l’histoire de ce que nous appelons ici « manfra » et d’en étudier les différents aspects, il est nécessaire d’en établir une définition, ce qui permet de borner le champ de cette conférence. Pour moi, est du manfra toute œuvre édité originellement en francophonie et qui veut ressembler à du manga, ce qui peut aller jusqu’à l’utilisation d’un sens de lecture de droite à gauche. Il s’agit ici d’écarter les bandes dessinées dites « hybrides » (pour ce que ça peut vouloir signifier) comme L’Immeuble d’en face de Vanyda, La Rose écarlate de Patricia Lyfoung ou L’Extrabouriffante aventure des Super Deltas d’Edouard Court. Par bande dessinée hybride, j’entends les BD qui empruntent différents éléments narratifs aussi bien au manga qu’au Franco-belge (sans oublier les comics) et qui ne sont pas au format « manga ».

Pour cela, nous devons faire ressortir ce qui, pour le grand public, compose les principales caractéristiques du manga. Tout d’abord, c’est le N&B, même s’il existe de nombreuses œuvres en franco-belge ou de comics books qui ne sont pas en couleur et ce, depuis des décennies. Il faut aussi un nombre élevé de pages (environ 200). Ensuite, c’est le format : le manfra, sauf exception, se doit d’être du format B6 (125 × 176 mm), voire A6 (105 × 148 mm), jusqu’au A5 (148 × 210 mm). La présence d’une jaquette est un plus indéniable, tout comme le sens de lecture « à la japonaise ». Voilà pour la forme.

Pour le fond, un graphisme plus ou moins copié des mangas shônen ou des shôjo grand public est plus ou moins inévitable (alors que le manga propose une très grande diversité graphique). C’est ainsi que nous rencontrons surtout un dessin que j’appelle semi-réaliste néoténique (avec des – plus ou moins – grands yeux) ou alors comique de type SD (Super Déformé). La narration, grâce à la pagination de l’ouvrage, est aussi d’inspiration manga, c’est-à-dire avec peu d’ellipses et la présence régulière d’enchainements de point de vue à point de vue (d’après l’analyse de Scott Mc Cloud).

Il y a donc une volonté manifeste des auteur·e·s de faire du manfra. Cependant, il semble que nombre de manfras n’arrivent pas à de débarrasser d’une certaine tendance à être trop verbeux. Outre l’influence des bandes dessinées dites « classiques », il y a la nécessité de faire passer un certain nombre d’informations en relativement peu de pages, car les séries font rarement plus de trois ou quatre tomes.

Enfin, il faut aussi la volonté de l’éditeur d’utiliser (au moins en partie) le canal de diffusion des mangas pour vendre ses manfras (diffuseur-distributeur / communication / disponibilité en rayon spécialisé). Ce dernier point est important. Si la prépublication dans une revue spécialisée (papier) ou sur un site web n’est pas indispensable, il faut une démarche « professionnelle » et commerciale effectuée par une structure éditoriale. Néanmoins, il y a toujours des cas discutables. Par exemple, je considère que Cédric Tchao fait du manfra même si Le Grand pélican a été commercialisé par un éditeur généraliste. Cependant, on se situe là aux limites de la présente définition.

J’ai ainsi écarté de ma définition du manfra les œuvres que l’on peut trouver dans le domaine du yaoi car si de nombreuses publications sont créées par des auteur·e·s francophones, comme on peut le constater lorsqu’on va à la convention Y/CON, il s’agit quasi-exclusivement d’autoédition ou de structures non-professionnelles. De plus, il s’agit d’un « monde » qui mérite un thème dédié (d’ailleurs abordé dans un des numéros de la revue Manga 10 000 images).

Intéressons-nous maintenant à la jeune histoire du manfra. On en trouve les prémisses dans les années 1990 (juillet 1994 pour être précis) dans les petits suppléments de Kameha, la revue de prépublication et de rédactionnel sur le manga des éditions Glénat. Cela s’appelait Kameha Kids et proposait de très courtes histoires dessinées dans un « style manga ». Il y a eu aussi le magazine Yoko, proposant à partir de décembre 1995 et jusqu’à fin 1997 des bandes dessinées plus ou moins travaillées à l’influence manga plus qu’évidente (y compris dans sa facette hentai). Ceci dit, surtout dans le cas de Kameha Kids, on était plus dans le fanzinat que dans de la véritable publication professionnelle.

Je date la naissance du manfra à avril 2005 lorsque Pika Éditions prépublie Dys de Moonkey, suivi de près par Dreamland de Reno Lemaire dans son magazine Shônen Collection. Les premiers tomes reliés des deux séries sortent en janvier 2006. Il y a aussi le cas du tome 1 de Dofus qui est sorti chez Ankama en octobre 2005. Ce titre est le produit dérivé d’un jeu vidéo, il n’est pas très manga dans son dessin et sa narration, cependant, il est en petit format et en N&B. Surtout, il est revendiqué comme étant du « manga » aussi bien par ses auteurs (Ancestral Z et Tot) que par l’éditeur.

Pink Diary, de Jenny, sort avec succès en avril 2006 chez Delcourt, mais pas dans sa collection manga qui est dirigée à l’époque par Akata. Une distinction qui doit vraisemblablement plus à cette externalisation qu’à la volonté de Delcourt de séparer manga et manfra.
Pika continue à creuser le sillon du manfra avec Vis-à-vis de Miya (2007) puis Catacombes de de Vald (2008). Ankama développe sa collection Dofus avec des séries dérivées : Dofus Arena (2007) et Dofus Monster (2007). L’éditeur roubaisien cible ensuite sans réel succès un public féminin avec Kuma Kuma (2008).
Kana se lance dans le manfra via sa collection Made In qui est consacrée aux bandes dessinées asiatiques avec IO Memories de Chris Lamquet en juillet 2007. Si l’auteur voulait faire du manga, cela ne ressent pas dans le graphisme ni dans la narration qui restent très personnels.

Cependant, c’est du côté des Humanos que le manfra prend une toute autre dimension. Avec la volonté affichée de faire du manga à l’européenne, de mettre en place une prépublication avant de sortir les récits en tomes reliés et surtout un grand nombre de titres proposés en même temps. Le premier numéro de Shogun Mag sort en octobre 2006. Il s’agit donc d’un magazine mensuel de près de 350 pages et contenant une dizaine de séries réalisées sous forme de chapitres à suivre.

Certains titres sortent tous les mois mais tout le monde n’arrive pas à suivre le rythme. Cela permet un roulement et l’arrivée de nouvelles séries (exemple : Kairi dans le numéro 3 de décembre 2006). Dès avril 2007, les difficultés de trouver un public (et donc de faire des ventes suffisantes) apparaissent au grand jour car il faut attendre deux mois le numéro suivant qui est alors proposé sous une nouvelle formule : Shogun Shonen d’un côté et Shogun Seinen de l’autre (pour les deux, environ 280 pages, 8 séries dont plusieurs nouvelles). Une tentative Shogun Life (plutôt axée vers un public féminin) a lieu en novembre 2007, sans suite. En 2008, les deux magazines sortent en alternance tous les mois : Shogun Seinen en janvier pour le numéro 4 et, ce qui se révèle être par la suite le chant du cygne, le numéro 12 (la numérotation du magazine originel étant ici suivie) de Shogun Shonen sort en février. Il faut se souvenir que l’éditeur fait faillite à cette période et se retrouve de longs mois en redressement judiciaire.

Pratiquement un an plus tard, en février 2009, le magazine réapparait en ligne avec une formule bimensuelle et en lecture gratuite. Avec environ 350 pages virtuelles, ce ne sont pas moins de 16 séries qui sont proposées. Le premier numéro ne contient que des rééditions de premiers chapitres de séries en cours, certainement pour toucher un nouveau public, de nouveaux titres étant promis dès le deuxième numéros. La nouvelle tentative tourne rapidement court puisque fin avril, c’est l’arrêt définitif avec le cinquième opus.

Je vois cinq explications aux échecs qu’ont connus Pika et surtout Les Humanoïdes associés : La période 2008-2012 est une période de retournement de marché pour le manga avec un recul important des ventes. Les titres sont de qualité variable, pour ne pas dire quasiment amateurs dans certains cas, surtout au niveau du dessin, ce qui est compréhensible, les auteur·e·s étant quasiment toutes et tous débutant·e·s. Trop de séries visent un public un peu âgé avec des thèmes parlant surtout à des jeunes adultes. La réussite de Dreamland, là tous les autres (ou presque) échouent, s’explique sûrement, outre par des qualités intrinsèques, par le fait que c’est du « pur » shônen-like. N’oublions pas que le public manga, à cette époque, était assez sectaire : seuls les titres d’origine japonaise trouvaient grâce à ses yeux. Enfin, il y a surproduction à cause de Shogun mag et de différentes tentatives de global manga (c’est-à-dire toute bande dessinée occidentale s’inspirant du manga, le manfra étant une sous-division linguistique du global manga), par exemple chez Akileos ou Soleil Manga. C’est ainsi que le manfra connaît le même destin que le manhua : arrêts des séries en cours et arrêts de commercialisation.

La prépublication étant définitivement morte, vive la publication directement en volume relié. C’est la société roubaisienne Ankama qui relance le manfra en 2012-2013 par le biais de sa branche édition. L’éditeur était certes précurseur avec Dofus mais il s’agit là d’un cas particulier, c’est-à-dire l’adaptation du jeu vidéo éponyme. Il y a eu aussi Debaser (9 tomes entre 2008-2014, en pause) qui a tous les ingrédients du manfra même si l’œuvre de Raf est éditée dans la collection 619 consacrée aux bandes dessinées dérivées des cultures urbaines et des comics actuels.

Ankama récidive avec Wakfu, ou plutôt avec sa version manga, une version BD existant déjà depuis plusieurs années. Comme il s’agit là de l’adaptation de l’autre jeu vidéo à succès de l’éditeur (lui-même issu d’une série d’animation), ce sont les succès de City Hall et surtout de Radiant qui montrent que l’on peut faire du manga à la française et en vivre. Pourtant (ou heureusement), ces deux séries ne sont pas intégrées à la collection manga créée en 2011 et dirigée par JD Morvan. Comprenant (notamment) les mangas Soil, Hitman, La Paire et le sabre, Togainu no Chi, le manfra Appartement 44 et le global manga adaptant le film Le dernier maître de l’air, la collection Kuri n’existe qu’entre 2010 et 2013. Notons aussi qu’Ankama a proposé en 2011 un magazine de prépublication de mangas originaux : Akiba (janvier 2011 – août 2011).

City Hall et Radiant ne devaient faire que trois tomes à l’origine. Le succès ayant été au rendez-vous, les deux séries se sont vues prolongées, City Hall atteignant un total de sept volumes (le septième clôturant le deuxième cycle) alors que Radiant est toujours en cours avec un onzième tome sorti en février 2019. City Hall a été décliné en Jeux de Rôle plateau et Grandeur Nature. Il a même inspiré une recette de cuisine, preuve de son impact hors du petit monde de la bande dessinée. Quant à Radiant, traduit en japonais dans un magazine confidentiel, il a réussi l’exploit d’être décliné en animé au Japon dans une version s’adressant à un plus jeune public qu’à l’origine.

Nul ne doute que l’appétit des différents éditeurs francophones a été aiguisé, surtout avec la réussite commerciale de l’adaptation en manfra du jeu social en ligne Amour Sucré, un jackpot pour l’éditeur Akileos qui avait tenté l’aventure du global manga avant d’arrêter très rapidement devant les ventes catastrophiques de ses premiers titres. Il y a par exemple Glénat qui se met à investir depuis quelques années sur la création française de manfra, notamment avec VanRah, une autodidacte passionnée par le dessin et extrêmement douée, ainsi qu’avec Izu, pseudonyme de Guillaume Dorison, ancien directeur de collection du magazine Shogun mag et scénariste de plusieurs manfra et BD (sous son nom) chez différents éditeurs. Ce n’est pas pour autant qu’Izu, avec Shonen, dessinateur de plus en plus confirmé, réussi à trouver à chaque fois le succès, à l’exemple de Lords of Kaos, titre publié par Pika et interrompu au bout de deux tomes. L’éditeur peine toujours à renouveler le succès de Dreamland mais ne désespère pas d’y arriver avec Everdark.

C’est autour du mitant des années 2010 que l’on voit arriver une nouvelle vague d’œuvres relevant du manfra. Dara, connu pour son Appartement 44 chez Ankama, réussi à placer une série chez un des plus importants éditeurs BD, Casterman, en dehors de la collection manga de ce dernier. Ki-oon, l’éditeur de manga indépendant bien connu pour la qualité de son travail se lance dans la création française avec le professionnalisme qui le caractérise. C’est ainsi que Shonen montre ses remarquables progrès en matière de dessin dans sa série Outlaw Players (toujours en cours, 7 tomes depuis 2016). Cependant, le nouveau succès du moment est Ki & Hi qui réussit l’exploit de rejoindre les plus gros succès en manga. Avec 190 000 exemplaires des tomes 1 et 2 vendus en 2017, le titre est aux portes du top 10 annuel manga, mais avec seulement deux volumes. Le record d’Amour sucré est très largement battu. Toute la puissance des réseaux sociaux, et notamment de YouTube, s’exprime ici car ce n’est pas la qualité de l’œuvre – très relative – qui a pu être le moteur principal des ventes. À l’inverse, c’est un flop commercial absolu que connait Akata avec Les Torches d’Arkylon, série immédiatement stoppée après un seul tome et disponible en autoédition par son auteur pour la suite.

Cette vague s’amplifie tout naturellement avec l’arrivée sur le marché du manfra de nouveaux éditeurs, créés ex nihilo pour commercialiser des titres à la qualité variable. Si H2T et E.D Édition ont une démarche professionnelle, manifestement réfléchie, en proposant une prépublication en ligne (en partie gratuite) débouchant ensuite sur une sortie imprimée de qualité distribuée en librairie spécialisée, les éditions Olydri et Yüreka montrent plus d’amateurisme pour leur manfra, ce qui ne doit pas préjuger de l’avenir, étant donné qu’il est toujours difficile de se lancer, surtout lorsque l’on vient du monde de la vidéo communautaire en ligne comme c’est le cas pour Olydri.

E.D Édition a été créé en 2011 pour publier le travail d’Emeric et Damien Chazal, deux frères passionnés de mangas n’ayant pas pu percer au Japon comme ils l’espéraient. Head-Trick rencontre un certain succès sur Internet, ce qui leur permet de se lancer dans l’aventure de l’édition. Le succès des ventes papier (plus de 15 000 exemplaires de la série ont été vendus entre 2011 et 2013) a permis de décliner l’univers de la série en plusieurs produits dérivés, ce qui permet de rentabiliser encore plus l’ensemble.

La maison d’édition H2T (Hydre à 2 Têtes) est créée en mars 2016 par Ludivine Gouhier et Mahmoud Larguem (de retour en France après avoir tenu durant 7 ans un manga café à Montréal) en ayant pour but de proposer des créations originales sur un site dédié où chaque chapitre peut être lu pour une somme modique. Une fois qu’il y a suffisamment de pages, un tome peut être alors imprimé et diffusé en librairie. Proposant du manfra, du global manga mais aussi du manga, sans oublier du simili franco-belge, l’éditeur a basé son modèle économique sur une sorte de micro réseau social entre les auteur·e·s et leur lectorat reposant sur un site et des rencontres sur des salons et conventions. Leur capacité à proposer des séries de qualité a éveillé l’intérêt de Hachette qui en a fait un label adossé à Pika Édition en mai 2018, certainement pour rattraper le retard pris par sa branche manga dans la création francophone (ce qui est un comble pour un précurseur).

L’année 2018 voit s’amplifier le mouvement du manfra, notamment sous l’impulsion de Glénat qui continue à proposer de nouveaux titres. Avec quatre lancements l’année dernière dont Versus Fighting Story sur un scénario de l’incontournable Izu, Mortician de l’auteure maison VanRah et surtout de Tinta Run de Christophe Cointault, l’éditeur grenoblois a passé la vitesse supérieure. De son côté, outre son développement dans le manfra grâce au rachat de H2T, Pika espère beaucoup du frère cousin de Reno avec Everdark de Romain Lemaire qui vient juste de débuter. Ankama, qui n’a jamais quitté le domaine, même après l’arrêt de sa collection manga et de son magazine de prépublication, lance en février 2018 Talli, fille de la lune, un manfra de Sourya Sihachakr, déjà dessinateur pour une série du label 619. Prévue en cinq tomes, il s’agit d’une œuvre assez éloignée de ce que publie l’éditeur roubaisien. L’élan pris en 2018 concerne aussi les régions d’outre-mer. Il y avait bien eu Caraïbéditions il y a une dizaine d’année : deux tentatives pour autant d’échecs. Il y a surtout Redskin de Staark, édité par Des bulles dans l’océan, un éditeur-libraire basé à Saint-Denis sur l’île de La Réunion. Le manga y rencontre un grand succès, ce qui rend viable le projet de Staark qui a même pu engager deux assistants pour pouvoir sortir plus rapidement sa série.

Une caractéristique du manfra, qui n’apparait pas clairement dans cette conférence, est la diversité des profils, avec une présence accrue des femmes, ainsi que des jeunes issus de l’immigration. Cela change agréablement de la bande dessinée franco-belge où la diversité ne règne pas en maitre, c’est le moins que l’on puisse dire. En effet, derrière les nombreux pseudonymes et label exerçant dans le manfra, nous pouvons trouver autant de profils différents, d’origines variées qu’il y a d’auteur·e·s mais aussi de responsables éditoriaux.

Si la grande majorité des auteur·e·s de manfra sont plus ou moins autodidactes ou viennent de la bande dessinée franco-belge, il y en a (peu) qui ont fait des écoles spécialisées ou des écoles d’art. Ces dernières sont d’ailleurs à privilégier tant la diversité de leurs formations permet d’acquérir de nombreuses techniques et connaissances en art plastique en plus du dessin. En Belgique, les plus connues sont l’Institut Saint-Luc de Bruxelles (par laquelle de nombreux auteurs de BD sont passés) ainsi que l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (mais la bande dessinée n’y est pas enseignée). En France, l’École des Gobelins est la voie royale grâce à un enseignement d’une très grande valeur (toutefois l’animation et le jeu vidéo sont privilégiés à la bande dessinée). Cependant, il y a de nombreuses écoles de qualité en province, telles que l’EESI à Angoulême / Poitiers, l’École Émile Cohl à Lyon, ainsi que L’Iconograf à Strasbourg, la Haute école des Arts du Rhin à Mulhouse / Strasbourg ou l’École Pivaut à Nantes / Rennes, l’EIMA à Toulouse. Cette liste n’est pas exhaustive, bien entendu. De plus, il existe des écoles privées spécialisées dans l’apprentissage du manga. Il y a par exemple Eurasiam à Paris et Human Academy à Angoulême. Une liste très complète de ces écoles publiques et privées est disponible sur le site de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image d’Angoulême.

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Angoulême 2019, un petit bilan personnel

Deux semaines après la fin de la quarante-sixième édition du Festival International de la Bande Dessinée, il est temps d’en tirer un bilan. Celui-ci est excellent, cette année ayant réussi l’exploit d’être bien meilleure et plus riche que la précédente, qui avait pourtant remonté la barre de façon spectaculaire depuis que Stéphane Beaujean se retrouve seul directeur artistique. Ceci dit, tout le monde ne doit pas penser la même chose tant il a donné de l’importance à la bande dessinée venue du Japon ou à celle venue des USA. Il nous a fallu cinq journées (déplacements aller-retour compris) pour suivre le programme proposé et, comme toujours, sans pouvoir tout faire.

Manga City, le jeudi en fin d’après-midi

Dans la distribution des bons et mauvais points, commençons par Manga City. Le nouvel espace dédié aux bandes dessinées asiatiques se retrouve excentré par rapport aux années précédentes en passant du plateau au terrain de sport situé derrière les chais, mais il faut reconnaître que le gain de place (et donc de confort) valait ce petit désagrément, surtout que la navette Manga City a bien fonctionné et s’est révélée être très efficace, au point de ne jamais avoir besoin d’utiliser les bus BD pour passer du bas au plateau d’Angoulême.

L’abribus près du CGR, le vendredi matin

Cette année, nous avions un véritable espace d’animation avec un cycle de rencontres et de tables rondes bien plus intéressant que les années précédentes. S’appuyant sur une partie de l’équipe éditoriale (enfin, surtout sur Fausto Fasulo, le rédacteur en chef, qui s’est révélé être un bon animateur) de la revue ATOM, donc un gage de qualité, il y a eu de nombreuses rencontres et tables rondes intéressantes, la plus intéressante à nos yeux étant celle avec Taiyô Matsumoto proposée le dimanche en début d’après-midi.

La table ronde sur le shôjo manga, animée par Fausto Fasulo, le vendredi soir

Stéphane Ferrand, le remplaçant des Nicolas Finet et Erwan Le Verger qui avaient incroyablement tiré vers le bas (à leur décharge, ils manquaient peut-être de moyens et de place) la partie manga du festival (ce qui nous faisait regretter chaque année le Manga Building à l’Espace Franquin), a réussi à nous proposer un lieu donnant envie de venir et de revenir. Il faut dire que nous pouvions circuler sans difficulté, que plusieurs stands éditeurs (Kana, Pika, Ki-oon et Glénat) étaient « pro » quoique pas très grands (ce n’est pas Japan Expo), que les espaces de Taïwan, Hong-Kong et de Corée étaient comme d’habitude de qualité, que le lieu n’était pas envahi de vendeurs de goodies et autres produits dérivés, qu’il y avait un bar à sushi très correct pour y manger le midi, etc.

Le co-commissaire de l’exposition Dessiner l’enfance la présentant, le jeudi matin

L’autre excellent point du festival concerne les expositions. Certes, nous ne les avons pas toutes faites mais à part celles consacrées à Rutu Modan et Jean Harambat, plutôt décevantes, elles se sont révélées être d’un très haut niveau, comme souvent avec 9e Art+. Mention spéciales aux expositions « Batman 80 ans », « Taiyô Matsumoto, dessiner l’enfance » et « Richard Corben, donner corps à l’imaginaire », vraiment très réussies au niveau de la scénographie et des cartels.

L’exposition Batman 80 ans, le mercredi soir

« Batman 80 ans », très spectaculaire, réussissait l’exploit de pouvoir s’adresser à la fois au grand public et aux connaisseuses et connaisseurs. Son succès public a dû dépasser les espérances, j’ai entendu parler de plus de trois heures d’attente pour pouvoir y accéder le samedi. Dommage qu’elle ne durait que cinq jours (nous y sommes allés le mercredi, journée pro). Les expositions « Tsutomu Nihei, l’arpenteur du futur », « Tom-Tom et Nana présentent tout Bernadette Després » et « Manara, itinéraire d’un maestro » étaient à ne pas rater.

Le Conservatoire, le samedi midi

Du coup, nous n’avons pas passé énormément de temps au Conservatoire pour suivre les conférences et rencontres qui y étaient programmées, à la différence des années précédentes. La faute à un programme trop concentré sur le vendredi et le samedi, entre la fin de matinée et le début d’après-midi, obligeant à faire des choix cornéliens. C’est d’ailleurs, et ce n’est pas nouveau, un des points noirs de cette édition. Ce qui nous intéressait le plus tombait trop souvent en même temps, sur des sites assez éloignés les uns des autres. Un meilleur étalement des activités en rapport au manga serait une bon idée, en ce qui nous concerne. Le samedi, soit nous assistions à la masterclass de Taiyô Matsumoto, soit nous assistions aux rencontres avec Shinichi Ishizuka (Blue Giant chez Glénat) puis avec Paru Itagaki (Beastars chez Ki-oon). Le soucis est que tous les ans, il y a aussi plusieurs conférences sur les bandes dessinées étrangères qui nous intéressent et qui entrent en conflit avec le reste du programme du festival. Les années précédentes, cela n’était pas un tel soucis, vu la faible qualité des animations de l’espace manga, mais cette année, ça a été une grande source de frustration.

La fameuse masterclass du samedi après-midi

Le grand raté de cette édition est, pour nous, la masterclass de Taiyô Matsumoto. Comme je le craignais, Lloyd Chéry l’animateur, n’a pas été au niveau. Ce n’est pas qu’il n’avait pas préparé la rencontre, il l’avait manifestement travaillée. C’est surtout que ça correspondait à une présentation de l’auteur, de son œuvre et à destination du grand public, des personnes ne connaissant pas Taiyô Matsumoto. Malheureusement, c’était une masterclass, et, pour moi, ça doit être une rencontre technique, abordant la manière de travailler, parlant du processus de création, montrant comment le mangaka dessine. Il n’y a rien eu de tout ça, juste une présentation des principales séries disponibles en français. Bon, il ne faut pas regretter d’y être allé, la présence en France de Taiyô Matsumoto est si rare… D’autant plus que la rencontre internationale à Manga City du dimanche matin, animée par Xavier Guilbert et Stéphane Beaujean (deux vrais connaisseurs du travail de l’auteur) était vraiment réussie, ce qui compense la déception de la masterclass. En fait, il aurait fallu inverser les deux rencontres…

Dédicace T. Matsumoto, le jeudi soir

Je retiens aussi, dans les bons points, l’organisation par Kana des dédicaces de Taiyô Matsumoto. Tirage au sort limité à 100 tickets par jour, une chance sur deux de gagner, quatre jours de dédicaces, achat nécessaire seulement pour valider le ticket gagnant avec la possibilité d’avoir la dédicace sur une autre œuvre du mangaka, c’était bien organisé… du moins, pour les francophones. Heureusement pour les délégations hongkongaises et taïwanaises qu’a-yin était là pour leur expliquer en cantonais puis en une sorte d’anglo-mandarin le système, cela aura permis à quelques Chinois·e·s amatrices et amateurs de Taiyô Matsumoto de pouvoir le rencontrer en dédicace. En plus, le jeudi, nous n’étions qu’une cinquantaine, ce qui fait que tout le monde a été servi en ticket gagnant.

L’au-revoir à Manga City, le dimanche après-midi

À l’arrivée, cette quarante-sixième édition s’est révélée être une des meilleures que j’ai pu suivre (j’en suis à ma seizième, cela commence à compter) et que j’attends avec une certaine impatience (déjà) la prochaine avec Rumiko Takahashi en présidente. Malheureusement, a-yin, ma compère d’Angougou, va avoir sa visite compliquée par le nouvel an chinois 2020 (le réveillon tombe le vendredi soir). Une petite ombre que l’annonce de l’exposition Tsuge ne peut suffire à éclaircir… Bah, on verra bien d’ici là !

Angoulême 2019, le programme manga

Demain, le 46e FIBD commence pour les « pros » (et jeudi pour tout le monde). Cette année, la venue de Taiyou Matsumoto a motivé les foules et c’est une importante délégation mangaversienne qui sera sur place jusqu’à dimanche. Avant de partir demain matin, je présente ici une synthèse des événements qui concernent le manga (au sens large). Voici donc le programme manga du Festival d’Angoulême :

Jeudi 24 janvier

Jeudi 11h00
Atelier – Manga City (Durée : 1h30)
Dessine-moi un yokai
Avec Camille Moulin-Dupré
Animé par Fausto Fasulo

Jeudi 12h30
Atelier – Manga City (Durée : 1h30)
Le style Chibi
Avec Art-of-K , Caly

Jeudi 14h15
Performance graphique – Manga City (Durée : 1h15)
Live drawing
Avec Tony Valente

Jeudi 15h45
Rencontre Manga – Manga City (Durée : 1h30)
Fairy Tail : Happy no Daiboken et Buster Keel! En partenariat avec la Human Academy.
Avec Kenshiro Sakamoto (Japon)

Jeudi 16h00
Présentation de books – Pavillon Jeunes Talents® – Espace Rencontres (Durée : 2h)
Mahmoud Larguem et Ludivine Gouhier – Éditions H2T (sur réservation à partir de 10h)

Jeudi 17h30
Performance graphique
Live drawing « Révisons nos classiques »
Avec Reno Lemaire, Romain Lemaire

Vendredi 25

Vendredi 10h30
Rencontre Manga – Manga City (Durée : 1h)
Yoshiharu Tsuge : un auteur d’exception
Avec Berliac (Argentine), Jean-Louis Gauthey, Daniel Pellegrino
Animé par Xavier Guilbert

Vendredi 11h45
Table Ronde – Manga City (Durée : 1h)
Le shojo, un genre uniquement pour les filles ?

Avec Art-of-K , Caly
Animé par Ludivine Gouhier, Bruno Pham

Vendredi 13h00
Rencontre – Conservatoire – Salle Gerschwin (Durée : 1h30)
Les Maîtres du manga : Taiyo Matsumoto
Avec Gwenaël Jacquet
et
Rencontre internationale – Manga City (Durée : 1h30)
Magical Girl of the End, Akata
Avec Kentaro Sato (Japon)
Animé par Frederico Anzalone

Vendredi 15h00
Rencontre – Manga City (Durée : 1h30)
Bolchoi Arena, une oeuvre sous influence
Avec ASEYN, Boulet
Animé par Marius Chapuis

Vendredi 16h00
Présentation de books – Pavillon Jeunes Talents® – Espace Rencontres (Durée : 2h)
Mahmoud Larguem et Ludivine Gouhier – Éditions H2T (sur réservation à partir de 10h)

Vendredi 17h00
Remise de Prix – Manga City (Durée : 0h30)
Remise du Prix Konishi pour la traduction de manga japonais en français

Vendredi 17h30
Table Ronde – Manga City (Durée : 1h)
La traduction de manga en français

Samedi 26

Samedi 10h30
Performance graphique
La rapsodie de Taïwan
Composition de performances graphiques
Avec morning anxiety, Huang Hsia-Chia, Ho Hush-Yi, Chen Jian, Ou Ling, Pam-Pam Liu, Li Lung-Chieh
et
Rencontre Jeunesse – Musée de la BD – Auditorium (Durée : 1h)
Marblegen, Pika (sur réservation)
Avec Sylvain Dos Santos, Grelin
Animé par Juliette Salin

Samedi 12h00
Rencontre – Conservatoire – Salle Brassens (Durée : 1h30)
Le Manfra, tour d’horizon du manga francophone
Avec Hervé Brient

Samedi 13h00
Rencontre internationale – Manga City (Durée : 1h30)
Blue Giant, Glénat
Avec Shinichi Ishizuka (Japon)
Animé par Frederico Anzalone

Samedi 14h00
Masterclass – Cinéma CGR – Salle 1 (Durée : 2h)
Taiyo Matsumoto (payant)
Avec Taiyo Matsumoto (Japon)
Animé par Lloyd Chéry

Samedi 15h00
Rencontre internationale – Manga City (Durée : 1h30)
Beastars, Ki-oon
Avec Paru Itagaki (Japon)

Samedi 17h00
Masterclass – Espace Franquin – Salle Buñuel (Durée : 1h30)
Live Drawing
Avec Tsutomu Nihei (Japon)
Animé par Fausto Fasulo

Samedi 18h00
Animation – Cinéma CGR – Salle 1 (Durée : 1h)
Cosplay avec l’association du Festival

Dimanche 27

Dimanche 10h30
Rencontre internationale – Manga City (Durée : 1h30)
Autour de Chiisakobe, Le Lézard Noir
Avec Minetaro Mochizuki (Japon)
Animé par Xavier Guilbert

Dimanche 12h15
Rencontre – Manga City (Durée : 1h)
Légende de Chen Uen
Avec Cheng Chi-Yu (Taiwan), Rex How (Taiwan)
Animé par Didier Pasamonik

Dimanche 13h30
Rencontre internationale – Manga City (Durée : 1h30)
Dessiner l’enfance
Avec Taiyo Matsumoto (Japon)
Animé par Stéphane Beaujean et Xavier Guilbert

Manga City

Cette année, l’espace manga a été réorganisé et surtout il a déménagé. Devenu Manga City, il se trouve maintenant derrière les chais (le Musée de la BD), sur un petit stade de football en stabilisé. Ce n’est pas encore Japan Expo, mais il y a 7 éditeurs spécialisés de présents. En voici la liste :
– Akata : MC13
– Glénat : MC18
– Kana : MC14
– Ki-oon : MC17
– Kurokawa : MC5
– Ototo : MC29
– Pika : PC10

Il y aura aussi un stand Atom, l’équipe du magazine étant responsable de l’animation, et les incontournables pavillons coréens, hongkongais, taïwanais ainsi qu’une délégation de Chine continentale. Il y aura aussi des trucs qui n’ont rien à voir avec la BD asiatique, preuve qu’il y a encore du travail à faire pour attirer plus d’éditeurs, notamment Kazé.

Les expositions

Concernant les expositions, il y en a deux qui concernent le manga : celle sur Taiyou Matsumoto (au Musée d’Angoulême, commissariat de Stéphane Beaujean et Xavier Guilbert) qui va nous parler de l’enfance et celle sur Tsutomu Nihei (à l’Espace Franquin, dans la petite salle du RDC, commissariat de Stéphane Ferrand) qui va nous arpenter sa vision du futur. Nous ne les raterons pas, bien entendu !

En conclusion

Si on ajoute à cela toutes les animations concernant le reste du monde de la bande dessinée (sans oublier tous les stands d’éditeurs à voir), il y une richesse de programmation réellement époustouflante cette année encore ! Je vous donne rendez-vous sur place ou dans quelques semaines, lorsque mon habituel compte-rendu photographique sera en ligne sur Des mangaversien·e·s à… à moins que je n’ai le courage de faire un compte-rendu détaillé ici, comme celui que j’avais fait l’année dernière…

Une année de bandes dessinées…

Sans être mauvaise, l’année 2018 n’a pas été excellente en termes de lectures BD en ce qui me concerne. La période voulant ça, voici un petit retour sur un an de lectures d’images qui ne bougent pas.

Mon année BD 2018

2018, année morose ? Année de recul, à tout le moins. En effet, après un léger rebond en 2017, la courbe annuelle de mes lectures est repartie à la baisse. Cela est dû surtout, je pense, à mes emprunts en bibliothèque qui ont chuté. J’ai fait un peu le tour de mon lieu habituel et j’ai aussi manqué de temps (et de courage) pour aller régulièrement un peu plus loin, où il y a malheureusement moins de choix (les deux bibliothèques étant tout de même dans les environs des Gobelins, mon point de chute habituel à Paris). Pire, cela fait quatre mois que je n’ai rien emprunté et je n’ai pas encore renouvelé ma carte… De plus, ce ne sont pas les PDF de presse qui ont pris le relais, Kana n’en mettant plus en ligne depuis cet été (changement de stagiaire ?). Quant à ceux que je récupère auprès des autres éditeurs, ils s’accumulent (pour la plupart) sur mon disque dur sans que je les lise.

Car il y a un autre problème, celui de mon enthousiasme. En me basant sur mes bullenotes, je constate qu’il y a peu de sorties qui ont réussi à obtenir des « petits cœurs » en 2018. Pour ce qui est de la BD franco-belge (et assimilée), il y en a quatre dont deux seulement sont des sorties de 2018. Pour les comics books, quatre aussi, pour une seule sortie en 2018. Enfin, onze pour le manga qui me procure le gros de mes lectures BD. Dans ces onze, il y a deux séries (Après la pluie, soit quatre tomes, et March comes in like a lion, pour trois tomes), ce qui fait qu’il n’y a que six titres en réalité. Tout ceci est bien peu.

Par contre, j’ai passé trois excellentes journées au Festival d’Angoulême en janvier et deux très bonnes demi-journées au SoBD. Tout ceci vient atténuer un peu cette impression de lassitude (ce n’est pas la première fois) qui me reste à l’issue de l’analyse de cette année passée. J’avoue que je place beaucoup (trop ?) d’espoirs dans l’édition 2019 pour trouver un nouveau souffle, un nouvel enthousiasme envers le 9e art.

Petit zoom sur mes titres les plus marquants en 2018

Voici en quelques mots les titres qui m’ont le plus marqué durant cette année 2018 :

March comes in like a lion et Après la pluie

Ce sont vraiment les deux titres qui me font le plus vibrer, et de loin, effet amplifié par l’aspect feuilletonnesque habituel des séries mangas. La première se terminera en 2019 alors que la seconde va ralentir pour cause de parution originale rattrapée, sniff…

Kamakura Diary

Il n’y a eu qu’un tome en 2018 mais je ne vais pas me plaindre du fait de l’absence de sortie en 2017. La série s’étant achevée en aout 2018 au Japon (le dernier tankobon est paru en décembre), nous devrions pouvoir lire la fin en 2019. Bref, de mes trois coups de cœurs de l’année, il n’en restera plus qu’un seul à fin 2019, avec un rythme de sortie ralenti. J’ai intérêt à profiter de l’année prochaine car 2020 ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices.

Holiday Junction

Pour qu’un recueil de nouvelles ait des « petits cœurs », il faut qu’il soit excellent de bout en bout, ce qui est le cas ici. Bravo au Lézard Noir pour nous avoir fait découvrir un aussi talentueux auteur.

Le Maître des livres

Le dernier tome est une belle réussite, même si tout se termine un peu trop bien et un peu trop facilement. Néanmoins, les « petits cœurs » sont mérités pour l’ensemble de la série.

On peut constater qu’il n’y a aucun manga d’action, de sport ou d’aventure, pas de SF, pas de fantastique, pas d’historique, rien que de la vie de tous les jours (certes, romancée). Ce n’est pas qu’un Zéro, un Sky-High Survival, un Pavillon des hommes, un Peleliu ou un Sunny Sunny Ann! ne soit pas bon, mais il a manqué à tous ces titres (et bien d’autres) un petit quelque chose.

Dernier point, on peut remarquer qu’en matière de manga, Kana est de loin l’éditeur qui m’intéresse le plus. Sur 78 titres avec une bullenote de 4 ou 5 (sur 5), il y a 33 Kana pour 7 Akata (+9 si on rajoute Princess Jellyfish chez Delcourt) et 6 Lézard Noir. Les autres sont à 2 ou 1.

Cul de Sac

Il s’agit de la seule bande dessinée américaine publiée en 2018 qui m’ait vraiment emballée, sans surprise puisque c’était aussi les « petits cœurs » pour les deux premiers tomes. Et comme l’intégrale est terminée, il faudra trouver autre chose en 2019.

The Shadow Hero, Far Arden et Bêtes de somme

Trois rattrapages qui se sont révélés être plus qu’excellents. Mais entre un one-shot, deux séries en pause (quoique ça bouge un peu aux USA pour Bêtes de somme), ce sont des coups de cœurs sans lendemain. J’ai eu aussi de bonnes surprises avec Étoile du Chagrin (encore un titre en pause), American Born Chinese, Louis Riel – L’Insurgé (des one-shots). Sans la nouveauté Motor Girl (un dernier one-shot pour la route ?), il n’y aurait eu que des « vieilleries ».

Ralph Azham et Tyler Cross  Miami

Année 2018 nettement en recul par rapport à 2017 où cinq nouveautés avaient eu les « bullepetits cœurs » (pour un total de onze). Deux séries très efficaces (un tome 11 et un tome 3) ont donc sauvé une année morose sur le plan de la bande dessinée franco-belge (et assimilée).

La mémoire dans les poches et Le Fantôme de Gaudí

Deux rattrapages (le premier, un tome 3, date de 2017 et l’autre, un tome unique, de 2016). Tout cela fait vraiment peu. J’avais fondé de grands espoirs dans Malaterre, L’Espoir malgré tout et La Princesse et l’Archiduc, mais il a manqué un petit quelque chose à ces trois nouveautés. J’ai par contre été agréablement surpris par deux titres de la collection Sociorama (La Petite mosquée dans la cité et Vacances au Bled), ainsi que par Féministes – Récits militants sur la cause des femmes. Concernant ce recueil, en général je ne suis pas client des publications « militantes », les trouvant assez faibles en intérêt. Ce n’a pas été le cas ici et c’est remarquable. Dans un autre genre (mais alors, vraiment différent), j’ai beaucoup aimé Héroïque fantaisie.

Voilà, on a déjà fait le tour de mes lectures les plus marquantes en 2018. J’avoue ne pas être particulièrement optimiste en 2019, mais on verra bien. En tout cas, ça ne m’empêchera pas d’apprécier la prochaine édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, tant j’ai hâte d’y être étant donné le programme annoncé et la certitude de ne pas être déçu.

Manga ↔ Tokyoïsmes

De nombreuses expositions se déroulent actuellement sur Paris dans le cadre de Japonisme 2018. Ces trois derniers mois, et avant d’aller voir Japon japonismes aux Arts décoratifs, nous avons pu aller à Jômon, naissance de l’art dans le Japon préhistorique à la Maison de la Culture du Japon à Paris, Meiji, splendeurs du Japon impérial (1868-1912) au Musée Guimet et Manga ↔ Tokyo à la Grande Halle de la Villette. Or, des trois, c’est bien la dernière qui s’est révélée être la plus intéressante, peut-être parce que c’était celle dont j’en attendais le moins (du fait de son positionnement supposé grand public), les deux autres se révélant être plus ou moins décevantes (Jômon pour sa petitesse, son manque de variété et de mise en contexte, Meiji pour son déséquilibre entre une première partie intéressante, une deuxième répétitive et une dernière un peu gavante).

Une introduction monumentale

La première salle (autour de laquelle toute l’exposition s’organise) en jette, et pas qu’un peu. En effet, une maquette au 1/1000de la ville de Tokyo (de sa partie principale, plus exactement, ce qui représente tout de même une surface de 16 mètres sur 22) surplombée par un écran géant passant en boucle des extraits de films de jeux vidéo et d’animés. Impressionnant ! Plusieurs cartels et écrans sont positionnés autour de la maquette, situant lesdits extraits dans la ville et les présentant. Efficace ! Après en avoir fait le tour, admiré la tour de Tokyo, et les différents cours d’eau qui traversent la mégapole, il ne reste plus qu’à rejoindre le premier des cinq îlots thématiques situés à l’étage.

Une exposition en mezzanine

En effet, il faut aller en mezzanine pour entrer dans le vif du sujet. La première zone nous présente un petit groupe de destructeurs de la ville de Tokyo, à commencer par le célèbre Godzilla. En effet, la capitale du Japon a subi plusieurs destructions (et donc reconstructions) au cours des siècles passés, de l’incendie d’Edo en 1657 au tremblement de terre de 1923, sans oublier les bombardements américains pendant la Seconde Guerre mondiale. Par le biais de différentes reproductions (il y a très peu d’originaux d’exposés), malheureusement parfois un peu trop petites (surtout quand il s’agit de photos), l’exposition nous montre comment le passé se retrouve dans la pop culture actuelle, que ce soit les films, l’animation et des jeux vidéo. Je dois avouer que j’ai eu très peur que le manga (papier) soit le grand oublié et que sa présence soit uniquement liée à ses adaptations sur d’autres supports, tel l’incontournable Akira. Heureusement, mes doutes ont été rapidement dissipés, et même se sont révélés sans fondements, tant la bande dessinée est présente et variée dans les trois zones suivantes. Il faut aussi avoir en tête que le terme « manga » est à comprendre ici au sens large, c’est-à-dire englobant toute la « culture manga ».

Une exposition manga très pointue

L’exposition a pour ambition de présenter, certes de façon rapide, l’origine du manga, en remontant aux peintures sur rouleau, puis en proposant des reproduction d’estampes figurant Edo, et enfin en revenant sur l’apparition des bandes dessinées proprement dite au début du XXsiècle. Les visiteurs d’expositions d’estampes comme notre petit groupe ont déjà vu à de nombreuses reprises les œuvres de Hiroshige, mais il est toujours plaisant de revoir quelques illustrations d’époque. La partie la plus intéressante est incontestablement constituée des trois espaces consacrés à la vie à Edo puis Tokyo par le biais de nombreuses planches de manga (ainsi que quelques jeux vidéo sans grand intérêt et quelques films et séries d’animation réputés).

Plus d’une trentaine de mangaka nous sont présentés par le biais de planches au style varié (des reproductions d’originaux). Concernant les ouvrages (plus ou moins) disponibles en français, nous avons là une belle brochette d’auteur·e·s : Osamu Tezuka (L’Arbre au soleil), Taiyou Matsumoto (Le Samouraï bambou), Hinako Sugiura (Oreillers de laque), Shotaro Ishinomori (Sabu et Itchi), Moyoko Anno (Sakuran), Nobuhiro Watsuki (Kenshin le vagabond), Yu Takita (Histoires singulières du quartier de Terajima), Asao Takamori / Tetsuya Chiba (Ashita no Joe), Tsukasa Hojo (City Hunter), CLAMP (Cardcaptor Sakura), Chica Umino (March comes in like a lion), Inio Asano (Solanin), Kyoko Okazaki (River’s Edge), Jirô Taniguchi (Au temps de Botchan et Le Gourmet solitaire), Mazayuki Kusumi / Estsuko Mizusawa (Mes petits plats faciles by Hana) et Shimoku Kio (Genshiken).

Cependant, pour les amatrices et amateurs de manga, le plus intéressant se trouve sans aucun doute dans les nombreuses planches de titres non traduits chez nous : Hinako Sugiura (Sarusuberi), Erica Sakurazawa (Love so special et Lovely!), Kei Ichinoseki (Hanagami Sharaku), Ei Hirosasawa / SatooTomoe (Ai to honô),  Ryohei Saignan (San-chôme no yûhi), Shinji Nagashima (Fu-ten), Waki Yamato (Haikarasan : Here come Miss Modern), Osamu Akimoto (Kochikame pour faire court), AtsushiKamijo (To-Y), Seizo Watase (Tokyo Eden), Takashi Ikeda (34-sai Mushoku-san),  Jigu Takao (Kûneru Maruta), Ken Wakui (Shinjuku Swan) et Yori Kurokawa (Hitorigurashi no OL wo kakimashita).

Cela représente beaucoup d’œuvres couvrant les années 1960 à 2010, avec une belle représentation du pan féminin du manga, ce qui est très rare dans les expositions mangas présentées en France, y compris au Festival d’Angoulême, qui est pourtant la référence en matière de qualité et d’érudition. On voit à ce qui n’est pas un détail que le commissariat est ici japonais.

Une dernière partie plus grand public

La partie dédiée aux personnages dans la ville permet de voir de nombreuses représentations de la pop-culture japonaise que l’on peut voir dans la ville de Tokyo. Cela va des statuettes traditionnelles comme les maneki-neko ou un tanuki à la figurine géante de Gundam (20 m. de haut, ce qui n’est pas le cas de la maquette proposée ici, bien entendu) ou celle de Rei Ayanami (à taille plus humaine). Il est aussi possible de faire un tour virtuel de métro tokyoïte, de visualiser une vidéo du Comiket d’été ou de se faire une petite idée de ce que l’on peut trouver dans un combini. Amusant mais vite expédié…

Manga alternatif

Le manga alternatif (3/4)

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Comme déjà dit, le manga est une industrie du divertissement qui a été longtemps florissante au Japon et qui s’est développée dans de nombreuses directions au fil du temps, se segmentant toujours plus et créant petit à petit un grand nombre de genres éditoriaux liés aux magazines dans lesquelles les œuvres sont prépubliées tels que le shônen, le shôjo, le seinen, le josei, le boys love, le hecchi, etc. Mais de tout temps, des auteurs, aidés par des éditeurs « différents », n’ont pas voulu s’exprimer dans le cadre souvent trop formatés de ces genres. Ce sont de ces bandes dessinées « autres » dont nous allons parler ici.

Une recherche de définition

Tout d’abord, il est important de bien préciser ce que l’on entend par manga « alternatif ». Pour ma part, je place dans cette catégorie floue et un peu fourre-tout les mangas qui ont été publiés dans des supports pour un lectorat de jeunes adultes que l’on ne peut rattacher que difficilement aux catégories éditoriales à destination du grand public. On peut d’ailleurs tout à fait considérer que le manga alternatif n’existe pas en tant que tel et qu’il s’agit d’une sous-catégorie du seinen. Il faut reconnaître que la frontière est souvent floue.

Il faut évacuer l’idée du manga d’auteur qui est une notion qui ne veut pas dire grand-chose. Même les tâcherons de chez Shônen Gaosha sont des auteurs. Il peut être parfois plus difficile de créer dans le cadre de contraintes éditoriales (et de les contourner) que de pouvoir faire ce que l’on veut. Plus sérieusement, le terme de bande dessinée d’auteur fait penser à des œuvres sérieuses, voulant faire passer un message, ne cherchant pas à simplement divertir le plus grand nombre. Or, les exemples de mangas grand public à messages (ou originaux) ne manquent pas. Par exemple, on peut trouver du shônen (Gen d’Hiroshima), du shôjo (Le Pavillon des hommes), du seinen (L’Homme qui marche), du josei (Diamonds), etc. qui peuvent tous répondre à cette définition.

De même, on ne peut pas parler de manga underground, le terme « underground » étant trop représentatif d’un genre très précis de comic books, nommés comix pour les distinguer des publications grand public, qui sont (principalement) publiés dans les années 1950-1970, inspirés par la contre-culture américaine des années 1960 et le plus souvent auto-publiés.

On ne peut pas non plus les rattacher au monde du fanzinat, le dôjinshi, car le manga alternatif est, comme on le verra, commercialisé par les canaux habituels de l’édition japonaise professionnelle. On pourrait peut-être parler de manga indépendant, c’est-à-dire indépendant des grandes maisons d’éditons sauf qu’il y a des « petits » éditeurs qui font du manga grand public (ex. Gentosha) et qu’un magazine comme Ikki, que l’on considèrera comme alternatif, est édité par Shôgakukan, une des plus grosses maisons d’édition de manga au Japon.

L’originalité n’est pas non plus un critère fiable et suffisamment pertinent. Certains titres sont originaux sans être pour autant du manga alternatif (ex. FLCL, un seinen de chez Kodansha, les premiers travaux de Tayou Matsumoto prépubliés dans Big Comic de Shôgakukan). Cependant, il est certain que le manga alternatif n’est pas formaté pour un public précisément ciblé, les éditeurs ne sont pas là pour faire suivre aux auteurs une ligne éditoriale bien définie. Comme le disait Noriko Tetsuka, directrice du magazine Ax, lors de l’édition 2006 du festival d’Angoulême, les responsables éditoriaux du magazine ne disent rien, n’interviennent pas auprès des auteurs, ils les laissent libres de créer sans soucis de rentabilité ou de succès. Ceci dit, les ventes s’en ressentent. Ainsi, en 2010, Comic Beam tire à moins de 25 000 exemplaires, Ikki à moins de 15 000 et Ax à 4 000 ex. Voilà peut-être le critère le plus objectif : si ça ne se vend pas, c’est alternatif !

En fait, décider si un manga est alternatif ou pas revient à juger si le support de prépublication l’est. Et pour décider si un mangashi est alternatif ou pas, il n’y a pas de réponse évidente. On utilise un faisceau d’indices et on laisse une certaine part à la subjectivité. Et comme déjà dit, on peut tout à fait considérer qu’il n’y a pas de genre éditorial alternatif, qu’il s’agit uniquement d’une catégorie de seinen. Pour ma part, j’aurais tendance à pense qu’il s’agit bien d’un genre éditorial à part entière puisqu’il bénéficie de ses propres supports de prépublications, ou plutôt d’un support de prépublication.

Pour moi, mais j’y reviendrais un peu plus tard, Garo, puis son successeur Ax, ainsi que COM (le concurrent de Garo lancé par Osamu Tezuka dans les années 1960) sont les magazines de prépublications de mangas alternatifs par excellence. On peut éventuellement y rajouter quelques mangashi qui sont réputés pour laisser assez libres leurs auteurs, tels que Ikki, Manga Erotics F ou Comic Beam. Malheureusement, ils ont pour la plupart disparu, ne laissant plus qu’Ax et (éventuellement) Comic Beam proposer du manga « autre ».

 

Les premiers mangas alternatifs et le gekiga

Les akahon tiennent leur nom au fait que c’était (au début) des petits livres à la couverture rouge (ils furent édités durant une période allant de la fin du XVIIe siècle jusqu’au mitan du XXe siècle) proposant une littérature populaire à des prix très bas, généralement illustrée de gravures. Il existe une variante d’akahon proposant du manga, éditée principalement dans la région d’Osaka entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1950. Osamu Tezuka y a débuté sa carrière professionnelle de mangaka avec La Nouvelle île au trésor (Shin takarajima) en 1947.

C’est ainsi que de nombreux petits éditeurs locaux font leur apparition avec une production à très bas coût en se situant à l’écart des histoires issues des revues ou journaux basés à Tokyo, ces derniers regroupant la soi-disant élite des auteurs, et qu’une autre forme de diffusion du manga se met en place. Les éditeurs sont peu exigeants sur les thèmes, le récit et la réalisation, tant que ça plait au public. Les auteurs ont ainsi une liberté de création certaine. Cependant, ces œuvres sont très mal rémunérées et les auteurs réalisent aussi des illustrations destinées au circuit des kamishibai, même si leur travail est là aussi en général très mal payé. Le kamishibai est un art populaire ancien, une sorte de spectacle de rue où des images sont montrées à un public composé d’enfants, servant de support au conte oral.

Cependant, pour nombre de lecteurs (souvent très jeunes), les akahon sont encore trop chers. Pour contourner le problème du coût d’achat trop élevé des mangas, un réseau de librairies de prêt, les kashibonya, se développe, là aussi à partir de la région d’Osaka, atteignant même le nombre de 300 000 au milieu des années 1950. Les éditeurs d’akahon se mettent d’ailleurs à produire pour les kashibonya afin de se trouver un autre marché que celui, déclinant, du manga populaire à faible prix. Les librairies de prêt éditent leurs propres œuvres (les kashibon manga), destinées non pas à être vendues mais louées. Ainsi, toute une série d’auteurs majeurs vont venir de ce circuit de distribution.

Le plus connu d’entre eux est Osamu Tezuka. En proposant un graphisme plutôt rond, révélant ainsi ses influences disneyenne, et une narration totalement différente de ce que l’on pouvait voir jusqu’ici, Shin takarajima se distingue des productions de l’époque et le succès est immédiat. Loin des scènes figées proposées alors par la plupart des mangas de l’époque, l’œuvre propose un dynamisme issu des films occidentaux, principalement d’origine américaine. Le succès est considérable car on estime qu’il s’est vendu 400 000 exemplaires du titre.

C’est ensuite sur un rythme endiablé que Tezuka continue à sortir allègrement des récits complets à commencer par King Kong, inspiré par le film éponyme de 1933. En quelques années, il touche à tout, du Japon médiéval à la science-fiction en passant par les récits d’aventures et même le western. De nombreux auteurs d’akahon le copient alors plus ou moins servilement, certains allant jusqu’à le plagier purement et simplement. Par toutes ses œuvres, il a déjà influencé la bande dessinée japonaise au point de l’avoir définitivement transformée alors qu’il n’a pas encore 25 ans. Cependant, c’est à la fin des années 1950 que Tezuka Osamu prend la stature qui fait de lui le «dieu du manga», lorsqu’il quitte le monde des akahon pour celui des éditeurs de magazines de la capitale.

Toutefois, en 1957, en réaction aux mangas pour enfant et au style issu des séries d’Osamu Tezuka, un nouveau genre de bande dessinée fait son apparition. Il s’agit du gekiga, terme inventé par Yoshihiro Tatsumi. Il faut un certain temps pour que ce nouveau style ne connaisse le succès, à partir de 1965. Cependant, l’influence du gekiga est énorme, jusqu’à faire évoluer profondément l’œuvre du « dieu du manga » lui-même dans les années 1970. Ce nouveau genre de manga veut privilégier l’aventure ou dépeindre une certaine réalité de la société, celle de la rude vie des gens du peuple, en les dessinant dans style réaliste (et non pas comique comme dans les mangas « à la Tezuka », qui s’adressent aux enfants). Il s’agit ici d’éviter un trop grand manichéisme, notamment en ne cachant pas le côté sombre du personnage principal de l’histoire. Le cinéma néoréaliste européen et le film noir américain, aussi bien au niveau des thèmes que de la narration, influencent énormément les auteurs de gekiga.

Ce mouvement nait donc au sein du circuit de distribution des librairies de prêt et va lancer nombre d’auteurs qui marqueront l’histoire du manga lorsqu’ils seront publiés par Garo ou par différents éditeurs plus traditionnels comme Shirato Shampei (Kamui den), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent), Yoshihiro Tatsumi (L’Enfer), Takao Saito (Golgo 13), Hiroshi Hirata (La Force des humbles). Mais l’économie florissante du début des années 1960 porte un coup fatal au marché de la location de mangas, le public ayant les moyens de les acheter et non plus de les louer.

 

Garo, Ax, sans oublier le cas Ikki

En 1963, les éditeurs fournissant les kashibonya ont pratiquement tous disparu alors que leurs meilleurs auteurs se retrouvent à publier dans des grands magazines comme Shônen Magazine de Kôdansha. Ce dernier leur a ouvert grandes ses portes afin de lutter contre ses concurrents qui avaient pris le dessus en termes de part de marché. Le résultat est une grande réussite commerciale pour l’éditeur. Cependant, le rythme de travail est intense et très dirigé. Le refus d’un certain nombre d’auteurs de se plier aux contraintes d’une publication hebdomadaire dans une revue pour jeunes garçons entraîne alors la création de Garo. En effet, Shirato Shampei connaît un très grand succès avec ses séries publiées dans Weekly Shônen Magazine. Mais il supporte assez mal de ne plus avoir la liberté qu’il avait connue avec les éditeurs du réseau de kashibonya.

C’est pour sa nouvelle série, Kamui den, que Katsuichi Nagai, ancien membre des kashibonya de Tokyo devenu éditeur, crée Garo en 1964. Pendant plus de trente ans, le magazine va permettre à de nombreux auteurs de débuter et de s’exprimer beaucoup plus librement qu’ils n’auraient pu le faire autrement, enrichissant ainsi considérablement le manga et même la bande dessinée mondiale. C’est ainsi que nombreux styles ont pu cohabiter au sein de la revue comme le gekiga avec Shirato Shampei et Yoshihiro Tatsumi, le surréalisme et l’expérimentation avec Yoshiharu Tsuge, l’ero-guro avec Suehiro Maruo, l’heta-uma avec King Terry, etc. Plusieurs titres issus de Garo ont été traduits en français, mais malheureusement, la plupart ne sont plus commercialisés. C’est le cas, par exemple, de Kamui den, d’Un gentil garçon, d’Oreillers de laque. Heureusement, l’œuvre de Yoshiharu Tsuge va être intégralement disponible chez nous en 2019 grâce à Atrabile et à Cornélius.

Garo a arrêté sa parution en 2002 après une longue agonie, le magazine ayant connu deux arrêts d’activité entre 1996 et 1997 (notamment à cause de la mort de Katsuichi Nagai) et entre 1998 et 2000. On était alors loin du pic de 1971, année record qui avait vu le magazine tirer à 80 000 exemplaires. Mais l’esprit d’avant-garde de Garo a pu subsister dans Ax, magazine fondé par des personnes issues de ce qui reste une référence majeure dans l’histoire du manga.

Ax est édité par Serinkogeisha depuis 1997 par Noriko Tetsuka et quelques anciens de Garo, c’est-à-dire à la suite du premier arrêt de ce dernier mangashi. Actuellement, le magazine parait tous les deux mois et compte environ 300 pages. Il n’y a pas réellement de ligne éditoriale, ce qui permet à une grande variété d’histoires d’être publiées, proposant ainsi une niche pour les auteurs recherchant une totale liberté créative. En France, IMHO et Le Lézard Noir sont les deux principaux éditeurs d’histoires tirées de ce magazine. Les lectrices et lecteurs curieux se heurteront malheureusement à la difficulté de les trouver en librairie. Toutefois, pour se donner une idée des œuvres que propose Ax, le mieux est de lire AX Anthologie Vol.1 qui regroupe sur 400 pages le travail d’une trentaine d’artistes différents. N’attendez pas de deuxième volume, les ventes du premier ayant été trop faibles aussi bien aux USA (édité par Top Self) qu’en Francophonie (édité par Le Lézard Noir).

Démontrant la difficulté de mettre dans des petites boites certains magazines, Ikki pose la question des limites, des frontières. Édité par un des plus gros éditeurs japonais, son tirage a été de tout temps très faible, comparé aux autres mangashi proposant du manga seinen. Il faut dire que nombre de ses œuvres tendent vers le manga alternatif avec une certaine recherche d’originalité, que ça soit dans le ton, le récit ou le graphisme. Cela n’empêche pas la présence au sommaire de séries comme Bokurano ou Dorohedoro qui ont connu au Japon un réel succès public. Malgré son statut de revue-laboratoire, le magazine s’arrête en septembre 2014, le tirage étant tombé en dessous des 10 000 exemplaires.

 

Quelques cas particuliers

L’ero-guro (érotique / grotesque – au sens horrible) est un thème que l’on retrouve souvent dans Garo et dans Ax. À l’origine, il s’agit d’un courant artistique japonais, littéraire puis cinématographie qui date des années 1930. On attribue la paternité de ce mouvement à Edogawa Rampo, un romancier japonais très connu qui a surtout officié dans le roman policier. La corruption sexuelle, érotisée, est au centre de toutes les déviances imaginables, mettant en avant la décadence des protagonistes et un nihilisme prononcé.

En manga, le maître de l’ero-guro est Suehiro Maruo, abondamment traduit en français par Le Lézard Noir. En effet, l’auteur réussit à concilier les différences caractéristiques du mouvement dans son travail qu’il a publié dans Garo puis Ax. Il n’est pas le seul : Kazuichi Hanawa est connu aussi pour ses œuvres outrancières (toujours au Lézard Noir), issues de Garo. Cependant, le plus extrême reste Jun Hayami avec son Labyrinthe des rasoirs qui pousse le plus loin possible le mélange éros et thanatos (disponible chez IMHO).

Junko Mizuno est une auteure particulière. Ses mangas mélangent un style tendant vers le kawaï (mignon), vers l’érotique (du fait de ses personnages féminins peu habillés et aux poitrines développées) et vers le gore. Ses histoires se révèlent être plus sordides les unes que les autres. Son travail catégorisé comme gothique-kawaï se décline sur plusieurs supports, pas uniquement en bande dessinée (celles-ci sont publiées ici par IMHO). Elle vit depuis plusieurs années aux États-Unis.

Hideshi Hino ne fait pas réellement dans l’érotique. Il faut dire que ses personnages difformes, malades, ne sont pas très émoustillants. Il a débuté en 1967 dans COM avant de poursuivre sa carrière dans Garo, mais aussi dans des magazines shôjo d’horreur et même chez des éditeurs plus grand public. Ses mangas les plus réussis ont été publiés en français chez IMHO.

Néanmoins, le manga alternatif ne se limite pas à l’horreur et au sexe, il existe des œuvres beaucoup plus douces, poétiques, oniriques, surréalistes telles que Tohu-Bohu et Souvenirs de la mer assoupie de Shin’ya Komatsu ou Promenades dans la ville de la boîte à biscuits de Rokudai Tanaka, sans oublier Le Piqueur d’étoiles et Le Semeur d’étoiles de Shizuka Nakano, toutes disponibles chez IMHO (une fois de plus).

À ce propos, arrêtons-nous un court instant sur trois auteur·e·s atypiques dans le monde du manga. Naohisa Inoue et Aya Takano sont avant tout des artistes protéiformes : illustration, peinture, bande dessinée, cinéma, etc. sont autant de supports qui déclinent un univers personnel : Iblard pour le premier, une variation du mouvement superflat pour la seconde. Chroniques d’Iblard et Space Ship EE sont deux mangas très originaux dans leur forme (moins dans leur narration) mais ne sont plus trouvables qu’en occasion. Le travail de Yoriko Hoshi est totalement différent. L’auteure de Nekomura-san raconte la vie quotidienne d’une chatte de ménage qui ne rêve que d’une chose : retrouver son jeune maître parti à l’étranger avec ses parents. À raison d’une case par jour publiée sur Internet, le manga est proposé gratuitement (en japonais) aux lectrices et lecteurs inscrits. Kana nous propose la version reliée qui connaît un grand succès dans son pays d’origine, mais qui est un énorme échec dans nos contrées. Il faut dire que l’œuvre est très loin de l’idée que l’on se fait du manga, malgré un récit profondément ancré dans la société japonaise.

Toutefois, nous avons la chance de pouvoir lire en français une grande partie des différents aspects récents (c’est-à-dire à partir des années 1970-80) du manga alternatif, même s’il ne faut pas rater la période de leur commercialisation, les faibles tirages de ce type d’œuvres ne permettant qu’une disponibilité assez restreinte. Cela est aussi vrai au Japon, où le manga alternatif disparait assez rapidement des rayonnages des librairies spécialisées, obligeant les lectrices et lecteurs curieux à se rabattre sur l’occasion.

La diversité du manga (2/4)

Le manga 2

Comme nous l’avons vu lors de la première partie, le manga est un marché très segmenté au Japon. Combiné à la forte diffusion des magazines de prépublication, il y a, de fait, une très grande diversité à la fois dans les thèmes, la narration et dans le graphisme, chaque niche étant exploitée : il y a du manga pour tout le monde et pour tous les âges.

La prépublication, chapitre par chapitre, de plusieurs séries en parallèle permet en effet de fournir une grande diversité d’histoires aux lecteurs et lectrices. Quand un mangashi contient plus de 400 pages de mangas, soit une vingtaine de séries, à chaque numéro, il est assez facile de proposer des créations différentes. Il est important, commercialement, de toucher le plus vaste public possible dans le segment visé, ce qui est encore plus vrai depuis le retournement du marché manga qui a eu lieu une vingtaine d’années au Japon. À cela, s’ajoute un système des votes permettant de savoir quelles séries plaisent le plus et surtout celles qui plaisent le moins, ce qui donne la possibilité de prendre des risques : si ça ne trouve pas son public, on arrête et on propose autre chose.

Le marché français, en plus de 25 années d’éditions francophones, a réussi plus ou moins, sauf peut-être pour le shôjo, à représenter cette diversité. Nous allons chercher à illustrer celle-ci par le biais d’une grosse cinquantaine de séries remarquables. Le souci rencontré est que de nombreux titres ne sont plus commercialisés (une licence doit être généralement renouvelée tous les 3 ou 5 ans) et ne sont plus disponibles qu’en occasion ou en bibliothèque. C’est pour cela que certains mangas évoqués ici ne sont plus trouvables en neuf, les librairies ayant dû retourner leurs invendus qui ont été ensuite détruits (quelques éditeurs préfèrent la solderie au pilonnage, ceci dit).

Il faut avoir à l’esprit qu’un manga ne se contente pas d’avoir un seul thème mais en mélange plusieurs (deux, trois, voire plus). La classification effectuée ci-après est donc personnelle, subjective, en se faisant à partir du thème considéré comme étant le principal. Quelques titres sont aussi un peu plus mis en avant en bénéficiant d’un petit commentaire.

L’aventure / action

Ce genre d’histoires est surtout présent dans le shônen manga. Basé sur l’action, l’apprentissage et (souvent) l’humour, avec un récit généralement centré sur un protagoniste masculin (un collégien ou un lycéen le plus souvent) qui peut être entouré d’un groupe de personnages secondaires, la série va proposer une aventure trépidante où il est nécessaire de progresser pour vaincre des ennemis de plus en plus puissants. Cet apprentissage est nécessaire pour atteindre un but, généralement fixé dès le début. Ces récits initiatiques sont merveilleux, dépaysant et rythmés. Parmi les six titres proposés à titre d’exemple, quatre méritent d’attirer encore plus notre attention.

 

Library Wars : Love & War (shôjo) – Titre mélangeant action (les protagonistes sont des militaires), romance (très classique) et humour. Il s’agit de l’adaptation en manga d’une série de light novels (romans courts plutôt pour ados). C’est aussi un titre à la gloire des bibliothèques et à la liberté d’écrire.

Sky-High Survival (web) – Prépublié en ligne sur Internet et non dans un magazine papier, conçu sur le principe de fonctionnement des jeux vidéo japonais, avec un graphisme soigné, la série représente en quelque sorte le « nouveau » manga grand public. Elle met en scène un groupe de personnages qui doit survivre puis s’échapper d’un monde composé de gratte-ciels dans un récit inspiré des jeux de rôle/aventure.

Le Sommet des dieux (seinen) – Ici, l’ennemi est la montagne, celle des hauts sommets qu’il faut vaincre. Nul besoin d’ennemi surpuissant lors que la Nature entre en scène. Ce titre est la démonstration que l’aventure n’a pas besoin d’être située dans un autre monde ou dans une autre époque, la « réalité » actuelle peut suffire pour captiver les lecteurs et les lectrices.

Yona, princesse de l’aube (shôjo) – Le shôjo manga en français ne propose que trop peu de mangas d’aventure ou d’action épique. Après la série Basara publié par Kana il y a quelques années, Yona, princesse de l’aube en est la digne successeuse. Le succès, au moins d’estime, rencontré par le titre suffira-t-il à ouvrir la voie à d’autres sorties ? Espérons-le.

La romance

Les histoires d’amour sont associées aux mangas pour fille. Ce n’est pas faux mais ce n’est certainement pas exact. En fait, depuis la fin des années 1960, il s’agit du thème principal des séries qui sortent dans les magazines shôjo. Avant, il était interdit d’évoquer l’amour, même simplement sentimental. Ceci dit, il y a aussi de la romance dans les mangas pour garçon, même s’il s’agit le plus souvent d’un thème secondaire. Néanmoins, il existe des shônen où la relation amoureuse tient un rôle central dans l’histoire. Dans ce cas, le jeune garçon est maladroit, il ne sait pas aborder les filles qui sont pourtant nombreuses à lui tourner autour. On parle dans ce cas de « harem manga ».

 

Aromantic (Love) Story (web) – Autre représentant du « nouveau » manga issu de la prépublication sur Internet, ce titre se veut en prise avec la société actuelle, en traitant du célibat de plus en plus développé au Japon. Cependant, après les propos très féministes du tome 1, l’histoire propose surtout une romance basée sur un triangle amoureux des plus classiques.

Blue (de Kiriko Nananan, josei) – L’amitié entre deux lycéennes se transforme petit à petit en amour où les non-dits tiennent une grande importance dans les relations entre les protagonistes. Le traitement réaliste et subtil des sentiments des jeunes filles était une grande nouveauté dans le paysage francophone lors de sa première parution en 2004.

Love, Be loved, Leave, Be left (shôjo) – Basé sur l’incontournable triangle amoureux des romances lycéennes, la série propose plus que la simple problématique de trouver l’amour lorsqu’on est une adolescente. Il y a aussi celle de l’amitié, un thème que l’on trouve plutôt dans les shônen d’aventure. Il y a aussi la nécessité d’être honnête avec les autres et surtout avec soi-même.

Love Hina (shônen) – Le harem manga de référence. Adulé par certains, décriés par d’autres, la série n’a pas laissé indifférent lors de sa publication française. Il faut dire qu’il était précurseur dans le genre. La couverture montre bien qu’il ne s’agit pas ici d’un manga romantique pour fille. En effet, la taille de la poitrine des personnages féminins est un marqueur fort pour distinguer shônen romantique et shôjo.

Sport / Métier

C’est un des nombreux genres réputés peu vendeur en France. Le héros ou l’héroïne pratique un sport, généralement au lycée et va devoir devenir un·e champion·ne grâce à son entrainement, ses efforts et son courage. Bien entendu, différents obstacles vont surgir durant sa progression. Il y a souvent une intrigue secondaire qui est une romance avec un·e camarade d’école. Les mangas sportifs sont nombreux au Japon. De plus, le sport est à considérer ici au sens large et inclus les jeux de stratégie comme le go ou les échecs.

Sous le vocable manga de métier, on regroupe les titres où le personnage principal se découvre des qualités et une vocation pour un métier dans lequel il va s’épanouir grâce à l’apprentissage et en surmontant les embûches semées sur son chemin. En cela, les mangas de métier sont très proches de ceux de sport.

 

Chihayafuru (josei) – Une fillette se prend de passion pour le karuta après sa rencontre avec un gamin de son âge et joueur très talentueux. Le karuta est un jeu de cartes basé sur la rapidité, la mémoire et la connaissance de courts poèmes. Le sport n’est pas très physique ici, à l’instar des jeux cérébraux comme les échecs ou le go.

Jumping (shôjo) – Une hikonomori (personne s’isolant de la société, ce qui est souvent liée à une phobie) réussit à vaincre ses peurs et ses complexes grâce aux chevaux et à l’équitation. Chose amusante, la classification est à l’inverse de Chihayafuru (josei mettant en scène une lycéenne) car c’est ici un shôjo alors que la protagoniste est une étudiante. D’ailleurs, même si la démonstration inverse est faite ici, l’âge des personnages donne généralement un indice précieux pour la classification, surtout à la frontière des genres : shônen / young seinen / seinen, ou shôjo / josei.

Real (young seinen) – Le young seinen n’est pas que baston, grosses poitrines féminines et rythme effréné. Il existe un manga handisport de grande qualité. En effet, le handicap y est abordé de façon plutôt réaliste par le biais du sport : le basketball.

Une vie au zoo (josei) – Cette courte série montre la difficulté qu’il y a à s’occuper d’animaux : dire qu’on les comprends, qu’on les aime ne suffit pas. Cependant, si on s’accroche à sa vocation et que l’on est sincère, on peut arriver à devenir une soigneuse compétente et à s’épanouir dans son métier.

Humour

Les mangas d’humour pur sont aussi réputés pour mal se vendre en version française. Il faut dire que l’humour japonais est très 1er degré, très burlesque. Pourtant, les mangas ne sont pas tous basés sur un humour spécifiquement japonais comme l’est le manzai, un système basé sur un duo comique formé par le tsukkomi (le sérieux) et le boke (le personnage fruste, outrancier et désordonné). Si le couple comique (le sérieux et l’idiot) est un classique de l’humour dans tous les pays (Laurel et Hardy, Astérix et Obélix), c’est ici un humour qui repose beaucoup sur les quiproquos et les jeux de mots, ce qui fait que nombre de mangas relevant du genre sont réputés intraduisibles en français.

 

Dr Slump (shônen) – Un des premiers grands succès d’Akira Toriyama avant DragonBall. C’est un humour basé sur le grand n’importe quoi et l’exagération. C’est aussi assez scatologique, ce qui en fait un titre très japonais. Sa réussite commerciale en France tient sûrement autant à ses qualités qu’au fait qu’il est sorti avant que l’on ne croule sous les sorties.

Les vacances de Jésus et Bouddha (seinen) – Manga basé sur un duo comique et le décalage entre l’état de déité et la vie de tous les jours dans le Tokyo actuel. C’est aussi un humour très référencé qui demande un peu de culture générale, au moins dans le domaine religieux, pour pouvoir pleinement l’apprécier. Heureusement, l’adaptation française est de qualité.

Switch Girl (shôjo) – L’humour de situation repose ici sur le décalage entre la façon dont l’héroïne se présente au lycée / en société et la façon dont elle s’habille et se comporte chez elle. Alors qu’elle fait très attention à son apparence et à sa façon de se comporter dès qu’elle est en dehors de chez elle, une fois dans le cocon de son domicile, elle se relâche totalement.

Science-fiction / Fantastique

La SF et le fantastique sont des genres très prisé au Japon (notamment dans les romans et le cinéma), ce qui se retrouve logiquement dans le manga. Il existe même des magazines de prépublication spécialisés. Cependant, la plupart du temps, il ne s’agit pas du thème principal, surtout dans le shônen. La SF ou le fantastique sont le plus souvent un cadre dans lequel les auteur·e·s vont développer leur histoire. C’est dans le seinen que l’on trouve les œuvres les plus « pures » SF. C’est aussi un genre assez développé dans le shôjo notamment grâce à Moto Hagio, précurseure du genre dans les années 1970 : la longue nouvelle « Nous sommes onze » disponible dans Moto Hagio Anthologie (shôjo) est particulièrement représentative de la SF des années 1970 et a montré que cette voie était possible à nombre des consœurs de la mangaka.

 

Les enfants de la baleine (shôjo) – Présenté comme un seinen par Glénat, il s’agit en réalité d’un shôjo prépublié dans Mystery Bonita. Il est assez habituel que les éditeurs francophones fassent passer des shôjo qui ne sont pas des romances lycéennes pour un autre genre de manga (ici, du seinen), afin de moins mal les vendre. De ce fait, il est possible de lire plus de shôjo manga (et de josei) qu’on pourrait le croire de prime abord. Cependant, cela fausse aussi la perception que l’on peut avoir du manga réalisé par les mangaka femmes ainsi que du genre shôjo (ou josei) en général.

Planètes (seinen) – Proposant une SF « hard science », la courte série nous fait vivre le quotidien d’une équipe d’éboueurs spatiaux, c’est-à-dire des hommes et des femmes chargés de récupérer les innombrables débris qui sont en orbite et pouvant menacer l’intégrité de la structure de la station spatiale qui les emploie.

Monde post-catastrophe ou apocalyptique

Ce genre se distingue de la SF par une ambiance beaucoup plus sombre et une action plus trépidante. En règle générale, une catastrophe s’est produite et les protagonistes doivent survivre, coûte que coûte. La mise en scène de l’angoisse des personnages et la dramatisation du récit sont deux des principales caractéristiques du genre. Il faut aussi avoir à l’esprit que le Japon est situé dans une zone sismique, que les tremblements de terre sont fréquents, tout comme les ouragans et les tsunamis. Les catastrophes comme celles survenues à Kobe ou à Fukushima montrent que ces récits ne sont pas si éloignés de la réalité que vivent les japonais.

 

Dragon Head (young seinen) – Premier manga du genre à avoir frappé les esprits du lectorat francophone. Dans une sorte d’huis-clos étouffant, trois jeunes lycéens essayent de survivre à une catastrophe qui a ravagé Tokyo et fait déraillé dans un long tunnel le Shinkansen qui les ramenait chez eux d’un voyage scolaire.

Gunnm (seinen) – Il s’agit du manga de SF post-catastrophe par excellence. Celle-ci a été causé par la collision avec une météorite. Les sociétés humaines ont volé en éclat et n’existent plus que sous deux formes : une avancée technologiquement, située dans une ville géante suspendue dans les airs, et une autre, devenue littéralement une décharge où tentent de survivre une population fruste et ultra-violente.

Highschool of the Dead (shônen) – Une maladie mystérieuse a frappé l’humanité qui transforme les gens en zombie. Dans un lycée au Japon, un groupe de personnes épargnées par le phénomène doivent à la fois survivre à l’écroulement de la civilisation, mais aussi aux attaques des zombies. Un titre qui mélange érotisme (il suffit de voir la taille des poitrines féminines et les nombreuses scènes de fan service) et horreur (les scènes gores ne manquent pas, bien au contraire).

Société japonaise / tranche de vie

À la différence des BD franco-belge et américaines, le manga grand public propose depuis de nombreuses années des histoires se focalisant sur la vie de tous les jours de personnages « normaux ». On retrouve ce thème dans tous les genres de mangas. Si dans le shônen, il ne s’agit pas du thème général le plus souvent, il est très l’élément central dans de nombreux josei et seinen. Mitsuru Adachi est le spécialiste du shônen mélangeant sport, romance lycéenne et vie de tous les jours, Touch (shônen) étant sa série référence. En centrant son récit sur des personnages ordinaires et les mettant en scène dans leur vie de tous les jours, il sait comme personne ancrer son histoire dans la société japonaise.

 

Éclat(s) d’âme (web) – Kamatani Yuhki est une auteure qui se définit comme étant ni femme (son genre biologique), ni homme, du genre neutre, donc. Son manga parle de la difficulté de s’accepter, surtout à cause du regard des autres, de leur moqueries, voire de leur ostracisation. C’est ainsi que le traitement de la question LGBT+ par la société japonaise est au centre de cette série paraissant sur le web suite à la disparition du magazine HiBana.

Kamakura Diary (shôjo) – Sorte de Touch au féminin, la série propose le même mélange sport / romance / vie de tous les jours. Néanmoins, le récit est moins humoristique et développe des sujets graves comme le handicap, la mort et la difficulté d’établir des relations sincères entre les personnes. Cette gravité des sujets abordés est assez habituelle dans nombre de shôjo.

Moving Forwards (shôjo) – Le quotidien et le mal être de jeunes japonais (une jeune lycéenne en l’occurrence), qu’ils cachent le plus souvent derrière un sourire de façade, est abordé ici avec finesse. Tout comme dans Kamakura Diary, la difficulté de s’épanouir et de se confronter à la mort de personnes de son entourage sont les thèmes principaux d’un récit sortant de l’ordinaire des romances lycéennes.

River’s Edge (josei) – Lorsque Kyôko Okazaki a débarqué dans le monde du manga dans les années 1980, le moins que l’on puisse dire est qu’elle a fait forte impression avec des œuvres sans concession sur la société japonaise et sa jeunesse désabusée, en perte de repères. La sexualité, présentée sans fard, y tient une place majeure tout comme le mal être de ses personnages, aussi bien féminins que masculins.

Historique

Tout comme la SF et le Polard, l’Histoire du Japon sert généralement de cadre à des fictions plutôt qu’être le thème principal. Pourtant, les titres dits « historiques » sont profondément enracinés dans l’époque où se déroule le récit et permettent d’avoir un véritable aperçu de la vie au Japon à travers les âges. Il faut aussi savoir que les Japonais ne sont pas très forts en Histoire, surtout que les manuels d’enseignement n’hésitent pas à occulter certains aspects peu glorieux du passé nippon.

 

Ayako (seinen) – Il s’agit d’une des œuvres les plus sombres d’Osamu Tezuka, se déroulant dans l’immédiat après seconde guerre mondiale. La série montre les excès du patriarcat qui sévissait alors dans la société semi-féodale persistant dans les campagnes.

Dans un recoin de ce monde (seinen) – Nous suivons le quotidien d’une jeune mariée qui a rejoint son mari dans la famille de ce dernier, vivant dans une grande ville portuaire et militaire située à une heure de Hiroshima alors que la guerre fait rage contre les USA.

Kenshin le vagabond (shônen) – Après la chute des Tokugawa et l’arrivée de l’ère Meiji (fin du 19e  siècle), la vie est difficile pour les samouraïs sans maître ! Manga de samouraï à succès, le titre est la preuve que l’on peut concevoir une histoire pleine d’action tout en restant fidèle au contexte historique de l’époque.

Le Pavillon des hommes (shôjo) – Et si l’Histoire avait effacé le fait que des femmes avaient été shôgun à l’époque des Tokugawa ? Récit féministe avec une déconstruction des préjugés par inversion des rôles des hommes et des femmes au sein de la société japonaise pendant l’époque d’Edo (et par la même occasion, des inégalités actuelles au sein de la société japonaise).

Guerre / Policier

La guerre, surtout la Seconde Guerre Mondiale, a frappé les esprits au Japon, la défaite ayant été vécue comme un traumatisme, amplifié par l’horreur de la bombe atomique. Néanmoins, le refus de reconnaître les atrocités commises par l’armée impériale dans toute l’Asie de l’Est et du Sud-Est est toujours présent, ce qui se retrouve (ou plutôt ne se retrouve pas) dans les mangas traitant du sujet.

Le manga policier est assez développé au Japon, mais ne connais pas le succès chez nous. Que ce soit du thriller, du judiciaire, du crime à élucider, les thèmes sont variés. Il y a quelques années, Soleil Manga a créé une collection comprenant des adaptations mangas dédiées à un auteur de romans policiers à succès au Japon (Hiroshi Mori), mais cela n’a pas fonctionné.

 

 

Peleliu (young seinen) – Peleliu, une petite île perdue dans le Pacifique, a été le lieu d’une grande bataille entre l’armée impériale et les forces américaines. Pourtant, cette île n’a pas eu une grande importance stratégique malgré son aérodrome. Le manga fait  immanquablement penser au film Lettres d’Iwo Jima.

Rising Sun (seinen) – Manga sur les forces japonaises d’auto-défense. Si le Japon a vu son armée et sa marine être supprimées après la défaite en 1945 par la Constitution de 1946 qui le force à renoncer « à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation », le pays a toutefois maintenu des forces terrestres, navales et aériennes afin de pouvoir se défendre de toute agression étrangère.

Détective Conan (shônen) – On arrive bientôt au 100ème tome en version française (la parution japonaise a été rattrapée). Il est habituel au Japon que les séries dépassent les 100 volumes, même si ce n’est pas fréquent. Il s’agit d’un manga où un jeune détective doit résoudre des meurtres mystérieux grâce à son génie et malgré son âge.

Le Secret de l’ange (shôjo) – Il s’agit d’un polar reposant sur la recherche de la vérité concernant la mort passée d’une professeure de dessin de quartier. Refusant les conclusions de l’enquête, une jeune lycéenne et ancienne élève décide de reprendre cette affaire de meurtre avec l’aide du frère de la défunte, n’arrivant pas à croire que l’assassin désigné est réellement coupable.

Érotique / Yaoi

Si l’érotisme est souvent présent dans le young seinen, c’est généralement de façon secondaire. Il s’agit de placer très régulièrement des scènes à caractère érotique, généralement sans nudité explicite mais avec une sexualisation exagérée des personnages féminins (par exemple, avec des poitrines surdimensionnées). Cependant, il existe des magazines dédiés, allant du simple érotisme (l’acte sexuel n’est pas explicite) à la pornographie la plus débridée. Et cela n’existe pas que pour le public masculin. Il existe un genre de manga, le yaoi ou boys love, qui met en scène des amours homo-érotiques entre hommes écrit par des femmes à destination d’un public féminin hétérosexuel. Il existe aussi les shôjo dit matures où les relations sexuelles entre homme et femme ne sont pas simplement suggérées.

 

Mises à nu (seinen) – Si la plupart des mangas hentai (pornographiques) ont leurs magazines spécialisés, les titres ecchi (érotiques) sont plutôt diffusés dans les magazines plus grand public. Qui aurait cru en France que le Young Animal proposerait un titre aussi « chaud » avant que Taifu nous le propose ?

Prison School (young seinen) – Les mangas destinés aux jeunes adultes (16 ans et plus) sont réputés pour proposer de nombreuses histoires cherchant à émoustiller un lectorat masculin en multipliant les scènes érotiques (sans être trop explicites) où les personnages féminins ont des poitrines très développées et des dessous affriolants.

Tango (yaoi) – est em, l’auteure de cette compilation de nouvelles, est tout à fait représentative d’une nouvelle génération de mangaka femmes venues du monde du yaoi en refusant de se plier aux canons du  genre. Après avoir renouvelé le boys love à la fois thématiquement et graphiquement, elles apportent maintenant un souffle nouveau dans le shôjo et le seinen.

Virgin Hotel (shôjo) – L’érotisme n’est pas réservé aux garçons, les jeunes filles et les femmes ont  aussi leurs mangas « de cul », pour le dire vulgairement. À une époque pas si lointaine, il existait des magazines ladies comics destinés aux femmes au foyer où le sexe était très présent. S’ils ont disparu, ils ont été en quelque sorte remplacés par les magazines de shôjo dits « matures » (ou « shôjo pouffe » par les détracteurs) qui s’adressent plutôt aux adolescentes.