GAME – Entre nos corps – ou comment survendre un manga !

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En mars, Akata a lancé une nouvelle série GAME – Entre nos corps qui fait beaucoup parler d’elle dans le petit monde du net, de façon dithyrambique comme de bien entendu, notamment sur Twitter, ce canal de communication déformant. Il faut dire que l’éditeur sait « vendre sa came », notamment via les réseaux sociaux. Présenté comme un shôjo manga adulte (du josei, quoi, c’est-à-dire du manga pour jeunes femmes adultes), le titre est censé proposer une représentation intelligente de la sexualité, loin des mangas contenant « du sexe gratuit » dans le but « d’émoustiller les lectrices ou les lecteurs ». Il s’agirait donc ici de littérature érotique qualitative. Du moins, c’est ce que veut nous faire croire l’annonce de l’éditeur. Après la lecture du premier tome, amusons-nous à commenter cette communication et, par ce biais, à donner notre première impression sur la série.

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Sayo Fujî est cadre dans un cabinet comptable. Elle consacre l’essentiel de son temps à sa carrière et refuse de se conformer à l’idéal du ryôsai kenbo (une femme doit être une bonne épouse et une bonne mère), si cher au Japon à une certaine époque mais tombant de plus en plus en désuétude du fait de la crise économique et sociétale interminable du Japon. Larguée par son dernier copain en date qui ne supportait plus de passer après le boulot, elle se retrouve une nouvelle fois seule, à 27 ans. C’est alors que de nouveaux employés, jeunes et brillants diplômés, arrivent au bureau dont Ryôichi Kiriyama. Sayo a la charge de la formation de ce dernier et, très rapidement, leur relation va dépasser le simple stade professionnel.

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Comme le fait remarquer l’annonce d’Akata, dans la bande dessinée japonaise, la question de la sexualité est souvent présentée d’une façon qui peut être problématique du point de vue occidental, notamment avec un peu trop de légèreté dans le traitement des abus sexuels. Il existe tout un pan du shôjo manga qualifié de « mature » qui peut heurter certaines personnes. Un excellent article concernant ce sujet est proposé dans le numéro 3 de la revue d’étude Manga 10 000 images (dont j’assure la direction) consacré au manga au féminin. Toutefois, il nous est expliqué que Mai Nishikata, l’auteure de GAME – Entre nos corps, nous propose ici une œuvre « ouvertement érotique et sensuelle » tout en présentant avec une « grande finesse psychologique » une héroïne avec ses doutes, mais une héroïne qui connait aussi « les plaisirs d’une femme qui cherche sa place dans le monde contemporain » alors qu’elle ne veut pas faire « les compromis que tente de lui imposer la société patriarcale ».

Pourtant, on peut ne rien voir de tout cela, du moins dans le premier tome. Certes, il est possible que la suite corresponde plus à ce qui nous est promis. En attendant, la lecture des 192 pages du présent opus s’est révélée être un véritable pensum. Il faut dire que les personnages sont particulièrement insupportables, à commencer par Ryôichi Kiriyama, une véritable tête à claque, imbu de lui-même. C’est vraisemblablement voulu mais cela peut être un repoussoir particulièrement efficace. Et en cherchant la relation teintée de jeux de domination entre adultes consentants qui est vendue par l’éditeur, on pourrait bien n’y trouver qu’un harceleur particulièrement insistant et la glorification de l’initiative (sexuelle) masculine. À l’heure du hashtag #banlancetonporc, voilà qui n’est pas politiquement correct (ce qui n’est pas obligatoirement une mauvaise chose, loin de là).

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Le plus embêtant, disons-le, c’est qu’on devra repasser pour la « grande finesse psychologique ». On ne peut pas dire que les situations soient très crédibles et que les réflexions de Nishikata, par le biais de Sayo, volent bien haut. Ryôichi, le jeune « bôgosse », ne fait aucun cas des refus de Sayo et prend continuellement l’initiative de la relation sexuelle. Certes, il ne force pas sa partenaire ; mais celle-ci est constamment dans la réaction et non dans l’action. Cela ne semble pas poser de problème particulier : Sayo ne se lance pas dans de grandes introspections. Voilà un aspect de leur relation qui est tout sauf révolutionnaire. Impossible de ne pas penser au premier tome de Virgin Hotel (un shôjo érotique en trois volumes, édité en français par Taïfu en 2009), à la seule différence que l’héroïne (si on peut dire) y était bien ingénue et naïve, ce qui n’est pas le cas de Sayo. Les rapports de domination y sont similaires : la femme est totalement soumise aux volontés de son amant.

Passons rapidement sur la critique du patriarcat japonais : pour l’instant, cela représente moins de deux pages, sous la forme d’analepses portant sur de vagues remarques faites ici ou là au boulot. Surtout, les familles des protagonistes sont totalement absentes du récit. L’absence de la figure du père doit-elle être analysée en creux ? Comment parler de patriarcat sans aborder le problème de la pression familiale ? Du coup, on est loin de toute remise en cause de la société japonaise qui en aurait pourtant bien besoin. Rappelons que le Japon est toujours un des pays les moins égalitaires au monde. Difficile, du coup, de voir dans GAME – Entre nos corps le « fer de lance d’un renouveau éditorial », notamment au Japon. Il n’y a pas de fiche dédiée sur la version japonaise de Wikipedia (celle de l’auteure est assez pauvre). La série n’a remporté aucun prix et n’apparait même pas dans la liste des 500 meilleures ventes 2017 du site Book-Rank.

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Ajoutez à cela un dessin plus qu’ordinaire, pour ne pas dire très moyen, avec des décors inexistants (ce qui n’est pas grave) et des corps plutôt mal fichus. L’auteure devrait prendre des cours d’anatomie et s’entrainer à dessiner des nus, histoire que l’on puisse un peu se rincer  l’œil sur les plastiques masculines et féminines. Ce graphisme sans personnalité est combiné à une narration classique que l’on retrouve dans de nombreux josei. On obtient donc une œuvre formellement banale. Bref, on est assez loin de l’excellence attendue. Tout ce que l’on peut retenir, c’est que GAME – Entre nos corps cherche manifestement à surfer sur le succès du roman Cinquante nuances de Grey. Est-ce que cela fonctionnera ? Souhaitons-le pour l’éditeur. Seuls les chiffres de ventes en francophonie nous le diront. Pour l’instant, c’est une réussite de communication sur Internet. Toutefois, rappelons que Twitter ne représente pas la réalité de la librairie… et que les ventes d’un premier tome ne font pas celles de la série…

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Angoulême, retour sur 3 jours intenses (3)

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Troisième et dernier jour au festival. Fatigue accumulée mais programme chargé. C’est pourtant courageux et motivés que nous sommes arrivés à l’Hôtel de Ville, sans encombre et avant 10h. Au programme, récupérer Shermane accompagnée de Monsieur et faire dès le matin un maximum d’expositions « difficiles d’accès » – comprendre celles consacrées à Cosey (du fait de son lieu) et à Tezuka et à Urasawa (du fait de leur popularité). Mais avant cela, et après avoir passé un trop court moment à parler bande dessinée chinoise autour d’un café crème (accompagné de chocolatines) avec Laurent Mélikian, j’ai dû rejoindre Taliesin à l’exposition consacrée à Sonny Liew, que nous n’avions pas eu le temps de voir la veille. L’avantage des expos situées aux caves du Théâtre, c’est qu’elles sont peu fréquentées et faciles d’accès. Le dimanche matin, à l’ouverture, c’est encore plus vrai. Ce qui n’était pas prévu, c’est de voir l’auteur en dédicace en repartant. Bien entendu, nous en avons profité pour nous faire dédicacer deux exemplaires de Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée (pour avoir chacun le nôtre), Taliesin en profitant pour continuer la discussion entamée la veille lors de la Rencontre Internationale.

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Du coup, c’est avec un peu de retard que nous avons récupéré Shermane (le TGV était pratiquement à l’heure) qui a eu ainsi le temps de regarder les panneaux de l’amusante exposition « Le monde selon Titeuf » placée devant l’Hôtel de Ville. Retard qui s’est révélé sur le moment préjudiciable étant donné la file d’attente devant l’Hôtel Saint-Simon pour l’exposition consacrée à Cosey. Alors que Taliesin restait faire la file car elle tenait absolument à voir le travail du Président de l’édition 2018, je suis retourné faire l’exposition Tezuka avec Shermane. J’ai pu ainsi compléter mes photos de planches et de festivaliers ; puis nous avons fait rapidement « Venise sur les pas de Casanova ». Pas très intéressante, je dois dire. Je ne suis pas fan de la peinture de Canaletto (et de ses pairs). Quant aux dessins par huit auteurs de BD inspirés par Venise, ils étaient… peu inspirés, j’ai trouvé. Il y avait pourtant de quoi faire avec la figure de Casanova au lieu de peindre de façon statique la ville ou des femmes nues. Seule la fresque de Kim Jung Gi sortait vraiment du lot.

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Il était alors temps de passer à l’incontournable du dimanche angoumoisin : l’anniversaire (un peu en avance) de Manuka, malheureusement sans Taliesin (à l’espace Franquin) ni Shermane (quelque part dans la ville, avant qu’elle aille sur le stand du Lézard Noir puis à l’Hôtel Saint-Simon). Cette année, c’est Tanuki qui a fait le photographe. J’étais à la remise des cadeaux (je suis persuadé que c’est mieux lorsque c’est Taliesin ou beanie_xz qui officie… Sexisme, quand tu nous tiens, hé hé…) Ce fut aussi l’occasion de découvrir un nouveau et excellent restaurant : Chez H (rien que le nom me donnait envie d’y aller) qui propose une cuisine de « spécialités chinoises, tout à la vapeur, tout fait maison ». Si vous passez dans le coin, je ne peux que vous conseiller d’y faire un tour : c’était très bon . Et le service savait être rapide pour les festivaliers pressés. Après l’intermède anniversaire, il était temps de reprendre le cours des événements. Cela commençait par un dernier passage à la Bulle du Nouveau Monde pour voir Shermane dans une longue file d’attente pour une dédicace de Shinzo Keigo et, pour moi, d’aller rencontrer Lounis Dahmani en dédicace à La Boite à Bulle et lui dire tout le bien que je pensais de Oualou en Algérie, tout en lui demandant un petit dessin, bien entendu. Il ne reste plus qu’à attendre une prochaine aventure du détective privé « français comme Zidane », en projet mais assez peu avancé, il faut le dire.

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Il était alors plus que temps, pour Manuka et moi, d’aller à l’Espace Franquin pour faire les expositions consacrées à Gilles Rochier et à Naoki Urasawa pendant que Taliesin assistait à la conférence de ce dernier dans la salle voisine. Deux belles expositions, sur deux auteurs très différents à la fois dans leurs propos et dans leur dessin. C’est aussi ça le point fort du Festival d’Angoulême : proposer dans un même lieu des œuvres éloignées thématiquement et stylistiquement. C’était l’occasion de recroiser Vlad, le co-commissaire de l’exposition Cosey. J’ai pu lui assurer que Taliesin n’avait pas manqué celle-ci et semblait l’avoir appréciée. Quant à « Tenir le terrain », le résultat était excellent avec à la fois la présentation de l’auteur, de son œuvre (dont je ne connaissais pas tous les aspects, notamment ses travaux en microédition) tout en mettant en lumière la banlieue parisienne. L’exposition Urasawa était, elle aussi, intéressante mais souffrait d’une scénographie un peu trop répétitive, d’explications insuffisantes au début, notamment sur la raison de chapitres entiers présentés sur des murs. En fait, pour comprendre les intentions du mangaka, il fallait avoir regardé la vidéo où il expliquait sa vision du manga. Problème, celle-ci était placée à la fin du parcours. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Taliesin : refaire le parcours après avoir visionné ladite vidéo pour mieux comprendre ce qui nous était présenté et comment. D’ailleurs, elle n’a pas été la seule à vouloir refaire l’expo, nous avons croisés Urasawa qui refaisait un petit tour en ayant l’air de bien s’amuser. Il est prévu d’aller voir très prochainement l’exposition à Paris pour voir comment elle a été adaptée à un autre environnement.

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Mine de rien, il commençait à se faire tard et il allait falloir songer à rentrer car 4h de route allaient nous attendre (6h en réalité entre pause autoroute / diner durant pratiquement une heure et bouchon après le péage de Saint Arnoult sur l’A10). Mais histoire de donner un peu plus de temps à Shermane d’apprécier sa première visite à Angoulême, il a fallu jouer les prolongations, ce qui nous a donné l’occasion d’aller voir les 45 affiches du festival présentées dans le local de l’Association FIBD Angoulême puis de manger une crêpe (Nutella™ pour Taliesin, beurre-sucre pour moi), histoire de prendre des forces avant de partir. Voilà, c’était tout pour cette fois-ci, rendez-vous est déjà pris pour la prochaine édition et une exposition sur l’œuvre de Tayou Matsumoto (le bon, pas l’autre, le mauvais, qui est déjà venu au festival), ce qui nous motive à l’avance.

Chronique manga : Ranma ½

RANMA EDITION ORIGINALE

Fils de Genma Saotomé, fondateur de l’école en arts martiaux mixte et sans complexe à la mode « Saotomé », Ranma est revenu d’un entraînement en Chine avec son père. Il doit épouser une des trois filles du maître du dojo Tendo afin d’en prendre plus tard la responsabilité. C’est décidé, ça sera Akané, véritable garçon manqué et combattante hors pair. Néanmoins, il y a un petit problème : Ranma est une fille ! Du moins lorsqu’elle a été exposée à de l’eau froide. Chaude, l’eau la fait redevenir le garçon qu’elle était avant de tomber dans la source maléfique de la jeune fille. Quant à son père, il est tombé dans la source maléfique du panda. Depuis, ils sont victimes d’une malédiction et changent de forme au contact de l’eau. La vie d’expert en arts martiaux est décidément tout sauf tranquille. Ah, et autre problème : Ranma et Akané n’arrivent pas à s’entendre et passent leur temps à se chamailler.

Longtemps attendue par les fans de la série, la réédition de Ranma ½ est enfin là, en volumes doubles ! Bénéficiant d’une nouvelle traduction, d’une nouvelle adaptation graphique avec un sens de lecture japonais et d’une impression plus aux normes actuelles, il ne reste plus qu’à espérer qu’elle trouvera un nouveau public, dépassant celui des fans de l’animé qui était diffusé dans les années 1990 dans le fameux « Club Dorothée », et des lecteurs de la première heure (Glénat a édité les 38 tomes de la série entre 1994 et 2002). Quinze années plus tard, alors que le marché et le lectorat du manga francophone ont profondément changé, la réussite commerciale n’est pas assurée, surtout que la première édition était déjà un demi-échec.

Pourtant l’œuvre ne manque pas de qualité : le rythme est élevé, grâce à sa prépublication originelle dans un hebdomadaire. En effet, chaque chapitre, à l’exception du premier, fait une vingtaine de page et ils sont regroupés en petits arcs narratifs, ce qui permet de développer le récit par petites touches. Grâce à l’arrivée de plusieurs personnages emblématiques comme Kuno et Ryoga, les lecteurs et lectrices ne s’ennuient pas un seul instant. L’humour est omniprésent sans être burlesque ou grossier. Il nait de la confrontation des personnalités, toutes assez déjantées et loufoques, et repose sur des running-gags efficaces. Ranma ½ est ainsi dans la droite ligne d’Usurei Yatsura – Lamu, sa précédente série pour jeunes garçons.

Il faut dire que Rumiko Takahashi a une spécificité : bien que femme, elle est publiée dans un magazine shônen, c’est-à-dire pour jeunes garçons. Sans être véritablement pionnière, elle montre toutefois une voie à ses consœurs car elle est la première à rencontrer un énorme succès critique et commercial en ne s’exprimant qu’en dehors des mangas shôjo (pour jeunes filles). En 2017, elle vient de fêter ses 60 ans, dont presque 40 au service du manga. Elle a vendu plus de 200 millions d’ouvrages, ce que peu d’auteurs BD ont réussi dans le monde. Pourtant, si elle a été traduite dans de nombreuses langues occidentales et asiatiques, que ses adaptations en dessins animés ont marqué des générations de téléspectateurs à travers le monde, elle n’a pas l’aura d’un Tezuka, d’un Toriyama, d’un Otomo ou même d’un Oda chez le grand public.

En effet, son humour est trop spécial, reposant peut-être trop sur la culture et l’imaginaire japonais sans pour autant faire explicitement référence à mythologie asiatique. De même, son dessin n’a pas fait explicitement école. Il faut avouer qu’il n’est pas réellement original, notamment à l’époque, c’est-à-dire dans les années 1980-1990. En nos contrées, il n’y a qu’Elsa Brants qui a revendiqué son influence pour sa série Save me Pythie. Il ne reste plus qu’à espérer que la présente réédition remette sur le devant de la scène francophone une auteure qui a permis la féminisation du manga à destination d’un public masculin, au point d’avoir maintenant (sans qu’aucune étude ne permette de le calculer) un pourcentage non négligeable d’auteures s’exprimant dans des supports shônen et seinen (pour jeunes hommes).